Thriller psychologique, puissant et intimiste, finesse de mise en scène, film vertigineux et envoûtant... Lee Chang-Dong aurait-il atteint l'accomplissement de son cinéma avec "Burning" ? Les critiques du "Masque & la Plume" lui auraient bien donné le Prix du scénario et celui de la mise-en-Scène à Cannes.

Yoo Ah-In et Steven Yeun, sur le tournage de "Burning", le dernier film du sud-coréen Lee Chang-Dong, un film tout en poésie et en douceur, sur le fil entre la réalité et la fiction.
Yoo Ah-In et Steven Yeun, sur le tournage de "Burning", le dernier film du sud-coréen Lee Chang-Dong, un film tout en poésie et en douceur, sur le fil entre la réalité et la fiction. © Copyright 2018 PinehouseFilm

Le résumé du film de Lee Chang-Dong, par Jérôme Garcin

Autre film de Cannes, honteusement reparti bredouille, au grand dam du Masque et la plume, c’est Burning, du Coréen Lee Chang-Dong. Un film de 2h30 adapté d’une nouvelle de Murakami elle-même inspirée de L'Incendiaire de Faulkner. 

Ils se sont connus enfants, ils se retrouvent par hasardd : lui, c’est Jongsu, un coursier dont le père élève des vaches et qui rêve d’être écrivain. Elle, c’est Haemi, qui excelle dans la pantomime. Elle doit partir en voyage et lui demande e s’occuper de son chat, enfin, son illusion de chat... Quand elle revient, c’est pour lui présenter Ben, qu’elle a rencontré en Afrique. Drôle de Ben, sorte de Gatsby coréen mytho et pyromane qui roule en Porsche et dont le passe-temps favori consiste à brûler les serres en plastique. 

Ils vont former un étrange trio, avec cette scène déjà d’anthologie où Haemi danse nue devant ses deux hommes, sur la musique d'Ascenseur pour l'échafaud.

Ascenseur émotionnel pour Nicolas Schaller : il a été enchanté au début, puis déçu par la deuxième partie du film...

NS : Je suis un peu déçu. Je considère Lee Chang-Dong comme un des très grands réalisateurs coréens. Mais dès qu'il filme le personnage de la jeune femme et ce triangle amoureux, avec des non-dits, on ne sait pas trop ce qui se trame... 

La question de l'attention au monde est très belle : où trouve-t'on de la poésie dans notre quotidien ? Où est l'art ? Comment l'invente-t'on ? Tout ça est très beau. Il travaille l'ellipse, il y a des moments comme cela flottants, et d'une sensualité...

Mais la deuxième partie du film, qui va plus dans le thriller sur la lutte des classes en Corée, je trouve qu'il y a un volontarisme dans le scénario qui me gêne et qui est en total contraste avec la finesse de la mise en scène, et la finesse qui se joue au début. Je trouve le film aussi assez dilué.

Un envoûtement complet pour Danièle Heymann

DH : Je suis absolument enthousiasmée par ce film que j'ai trouvé vertigineux et envoûtant.

Le héros se rêve écrivain, et c'est une piste que le film suit en fil rouge, très discret. C'est-à-dire qu'il se passe un certain nombre de choses, mais se passent-elles ces choses ? Et les voit-on comme elles se passent ?

Effectivement cette jeune femme demande à ce garçon de garder son chat. Ça l'ennuie un peu mais bon il va habiter chez elle. Donc il se trouve obligé d'aller garder le chat, et en effet, là où le film est génial c'est que quand il arrive dans ce petit appartement, il y un placard avec des croquettes pour le chat, une petite gamelle pour le chat, et même une petite caisse pour le chat... Sauf que, ce chat existe-t'il ? Ce qu'on voit existe-t'il ? La vie est-elle celle que l'on voit ou celle que l'on croit ?

Danièle Heymann : "Du début à la fin, ce film est d'une intelligence, d'une finesse, d'un rêve et d'un envoûtement complet".
Danièle Heymann : "Du début à la fin, ce film est d'une intelligence, d'une finesse, d'un rêve et d'un envoûtement complet". / 2018 PinehouseFilm

Xavier Leherpeur n'est pas certain d'avoir tout compris

XL : Alors que la première partie est effectivement plutôt réaliste, caméra à l'épaule, on suit les personnages dans des plans séquences.... Toute la deuxième partie est beaucoup moins sensorielle, moins théorique. Elle est beaucoup plus comme une volute de fumée.

Ce ne sont pas que deux parties qui scénaristiquement se répondent, ce sont deux mises en scène aussi qui se complètent. La première partie tapisse l'intrigue de mystère, d'opacité, de doute, d'inquiétude... Et dans la deuxième partie on ne va plus voir, entendre, suivre les choses de la même manière. Les ambiguïté sont nombreuses, il va y avoir des scènes de thriller mais on sent bien que tout cela est un peu ailleurs.

Même en l'ayant vu deux fois, je ne suis pas sûr d'avoir tout compris, mais je suis sûr d'avoir vu un film absolument passionnant d'un grand réalisateur.

Et c'est porté par un acteur, Yoo Ah-In, qui est extraordinaire, qu'on croit un peu benêt, et qui a un travail sur le regard qui diffracte, qui regarde ailleurs, qui semble être totalement en dehors de ce monde, et qui en même temps chope des choses et qui va se reconcentrer dans une des scènes finales. C'est un acteur de génie. Il a une façon d'imprégner au loin la pellicule, le cadre, l'interaction avec la mise en scène... C'est un acteur que j'ai eu bonheur à découvrir.

Xavier Leherpeur : "Burning" est "porté par un acteur, Yoo Ah-In, qui est extraordinaire"
Xavier Leherpeur : "Burning" est "porté par un acteur, Yoo Ah-In, qui est extraordinaire" / Diaphana Distribution

Pour Jean-Marc Lalanne, Lee Chang-Dong signe là son meilleur film 

JML : C'est vraiment très bien et c'est surtout extrêmement maîtrisé. Aussi bien au niveau de la conduite du récit : le film aurait vraiment pu avoir le Prix du Scénario mais aussi le Prix de la Mise-en-Scène, car c'est vraiment un modèle en terme d'efficacité et de mystère.

Il manipule le spectateur, il réussit vraiment à nous captiver tout de suite alors qu'il ne se passe presque rien au début. C'est tout de suite haletant. Et en même temps ça reste toujours opaque et mystérieux.

On a toujours l'impression qu'il nous manque quelque chose, alors qu'on est complètement accroché par le récit. Donc je pense que c'est peut-être son meilleur film. Il a vraiment atteint une forme d'accomplissement de son cinéma.

Ça fait un peu penser à une sorte de Claude Chabrol asiatique. À la fois sur la critique sociale, sur la lutte des classes, que sur la capacité à faire une sorte de thriller, psychologique, intimiste, très puissant.

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"Burning" de Lee Chang-Dong : les critiques du Masque et la Plume

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