C’est un peu le désert des Tartares désormais. Ce n’est pas l’ennemi que l’on attend mais les films, tous les films puisque tous sont maintenant connus, y compris le troisième film français (« Entre les murs » de Laurent Cantet) ainsi que le mauvais-film-américain-de-clôture (« What just happened » de Barry Levinson). Suis-je obligé de faire ce mauvais procès d’intention alors que je n’ai pas vu le film en question ? Non, mais c’est une tradition cannoise depuis quelques années : le dernier film de la sélection projeté hors compétition est affligeant. A vrai dire, l’inverse serait étonnant, voire choquant ! Pourquoi montrer un chef d’œuvre alors que les jeux sont faits ? Ce serait la Palme d’or du lendemain. Stupide. Non, décidément, mieux vaut un bon gros nanar américain dont personne ne se souvient une semaine après mais dont le producteur forcément fortuné aura pu payer le cocktail de la dernière soirée cannoise. Mais j’en suis déjà à la clôture alors que rien n’a commencé. Sur mon téléphone portable, j’ai depuis longtemps en fond d’écran la reproduction d’un superbe dessin que me donna une amie douée après le Festival de l’an 2000. Il représente un picador, vous savez ces Sancho Pança des corridas qui, du haut de leur cheval, forcent le taureau à un peu de modestie face au torero. En ce moment, j’ai l’impression d’être ce picador qui patiente, la peur au ventre et la placidité feinte. Lui attend la charge frontale du fauve. Moi, j’attends la charge des films. Des films qui vont fondre sur moi chaque jour de 8 heures du matin à minuit durant dix jours. Oui, ça vous charge un film, dès lors qu’il ne s’agit pas d’une bonne grosse comédie insignifiante. Un film, ça peut vous regarder droit dans les yeux comme un taureau avant l’assaut final. Un film, ça peut vous renverser ou vous paralyser. Ca peut aussi vous passer à côté. A moins que vous n’ayiez eu envie de vous détourner de lui d’un revers de muleta et ce pour des raisons strictement personnelles. La cinéphilie est un sport de combat. Le torero Francisco Espla prétend qu’il sent « le poids de son âme » quand il pénètre dans l’arène. Ce n’est évidemment pas mon cas quand je rentre dans une salle de cinéma. Encore que… Si on vous dit que Cannes est une corrida, vous pouvez toujours répondre que la montée des marches comporte un côté soleil et un côté ombre et que les « belles Etrangères, végétariennes ou pas » y sont en grand nombre… Et pendant ce temps, plus d’un million de Belges ont vu « Bienvenue chez les Ch’tis ».

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