les huit salopards
les huit salopards © Radio France

Le dernier film du cinéaste américain n'a pas convaincu les critiques du Masque qui lui reprochent sa violence gratuite, et sa beauté sans fond. On est loin d'un Pulp fiction ou de Jackie Brown. Avec les critiques Eric Neuhoff (Figaro), Xavier Leherpeur (7ème Obsession) et Michel Ciment (Positif), Jérôme Garcin (L'Obs, France Inter) et Daniele Heymann :

Jérôme Garcin : "Je ne vous cache pas que j'ai trouvé le temps long"

Les 8 salopards est le 8e film de Quentin Tarantino, un western en huis clos sur une musique signée Ennio Morricone avec Samuel L. Jackson, Kurt Rusell, Jennifer Jason Leigh, Walton Goggins, Tim Roth, et Michael Madsen. Le film dure presque trois heures. Il commence sur un chemin enneigé des Rocheuses quelques années après la Guerre de Sécession. À bord d’une diligence, un chasseur de primes (Kurt Russell, alias « le bourreau ») emmène à la ville une femme qu’il a capturée, à qui il fiche des beignes à longueur de temps. C’est la courageuse Jennifer Jason Leigh qui endosse le rôle.

En route, il prenne « en stop » un autre chasseur de primes et ancien officier nordiste, Samuel L. Jackson qui trimballe une lettre du Président Lincoln, mais aussi un homme, Walton Goggins, qui se prétend shérif de la ville où ils se rendent. La petite troupe fait halte en pleine tempête de neige dans une auberge-mercerie où le film va s’installer jusqu’à un de ces épilogues sanglants, tendance gore, dont Tarantino raffole. Dans l’auberge, les arrivants ne sont pas accueillis par la propriétaire, mais par quatre inconnus, très armés, ce qui fait un total de… huit salopards. Le tout est filmé par Tarentino en ultra panavision 70. Un procédé qui n’avait pas été utilisé depuis 50 ans : un format très large et en argentique. Je ne vous cache pas que j’ai trouvé le temps long.

Eric Neuhoff : "C'est un film raté"

C’est un film très lent, très long et surtout raté. Tarantino baisse de film en film. Il a trop écouté les gens qui lui disaient qu’il était un génie, un peu comme Malick. Il a cultivé tous ses défauts, à part que Malick était un génie et le redeviendra peut-être alors que Tarantino savait très bien faire des clins d’œil, avec plein de références, rendre des gages à ses pères, mais maintenant, au lieu de faire des citations, il s’auto-parodie. La référence, c’est devenu lui. Et c’est beaucoup moins intéressant. Il devrait attendre que les gens qui auront 30 ans dans 30 ans lui rendent hommage… C’est un film qui parle trop, c’est un film bavard … On est presque content que Jennifer Jason Leigh soit défigurée : au début on se demande si c’est de la chirurgie esthétique ou si ce sont les beignes que lui donne Kurt Russell… J’ai lu qu’en 2014, Tarantino avait piqué une colère terrible parce que le scénario avait fuité sur Internet, mais on se demande ce qu’il y avait mis, parce qu’il n’y a aucune histoire. Ce sont des gens tous aussi immondes les uns que les autres qui se retrouvent dans cette auberge cernée par la glace , et il ne se passe absolument rien. C’est du sous-sous-sous Agatha Christie ou un peu de Cluedo, et au lieu que ce soit le colonel Moutarde on a le général sudiste qui somnole à moitié dans son fauteuil, il y a une cafetière empoisonnée, on s’interroge sur qui a mis du poison, des flash back arrivent… Il est malin ce Tarantino, il nous fait croire que c’est un film engagé politiquement pour défendre la cause des noirs, (comme Chabrol, qui se fichait du monde, mais qui était un petit malin disait que La cérémonie est un film marxiste), alors que quand on le voit, ceux qui sont le plus martyrisés, les plus immondes et abjects, ce sont la femme et le Noir… C’est très triste de voir quelqu’un exploser en vol et se prendre tellement au sérieux. Je pense que c’est un film qui a été fait en pleine poudreuse dans tous les sens du terme.

Michel Ciment : "C'est une sorte de poker menteur"

L’accueil fait à ce film est très divisé. Dans Le Monde, Les Cahiers du cinéma, Le Figaro, c’est l’assassinat pur et simple. Alors que Les Inrocks, et Libé le défendent. Mais dans les Inrocks, il y a une certaine gêne pour en parler : "un western au souffle lourd et très économe, d’une torpeur et d’une placidité analytique très peu vues chez lui". Moi, je vais prendre une position médiane : on a fait un entretien avec lui, parce que c’est toujours quelqu’un de passionnant à écouter. Je trouve d’une part que ça parle beaucoup dans le film effectivement. Mais il y a parfois des dialogues très brillants et c’est un très bon utilisateur d’acteurs. L’utilisation du 70 mm dans un lieu clos, c’est très étrange pour cette auberge qui est filmée pour un écran extrêmement large. J’aime beaucoup Tarantino, mais c’est la première fois qu’il ne me surprend pas : auparavant, à chaque film, il se renouvelait : Jackie Brown, n’est pas Pulp Fiction et Kill bill, n’est pas le film sur Hitler. Il y avait toujours l’arrivée de la grande histoire comme dans ses deux derniers films avec la Guerre de Sécession, l’esclavage et la seconde guerre mondiale… Là, il continue avec les séquelles de la Guerre de Sécession, mais je trouve qu’il recycle un peu tout ce qu’il a fait. Et en moins bien. C’est incontestablement son film le moins satisfaisant, le moins réussi. En même temps, c’est très cynique, où tout le monde est trainé dans la boue, c’est même un film nihiliste jusqu’au bout. C’est une sorte de poker menteur avec des gens qui n’arrêtent pas de se tromper, de se trahir etc . Ça c’est assez passionnant parce qu’on n’a jamais de vérité définitive sur aucun des personnages, et on ne peut s’identifier avec aucun d’entre eux.

Danièle Heymann : "Passer trois heures avec des personnages à haïr, c'est long"

Peut-être parce que la musique d’Ennio Morricone n’est pas formidable, j’ai tout de suite eu envie de retourner voir les films de Sergio Leone comme Le bon, la brute et le truand … Le début dans la neige sur la forme avec la chevauchée des deux chevaux gris, c’est sublime. Après, on arrive dans un lieu clos, une auberge dont les tenanciers ne sont plus là… On se dit « Ah, il y a un problème». Il s’obstine à nous dire : « Détestez-les tous ! ». Mais passer trois heures avec huit personnages à haïr, c’est long. Ce que je trouve habile de la part de ce gros malin, c’est que personne n’est ce qu’il dit qu’il est, c’est le côté Dix petits nègres d’Agatha Christie. De temps en temps, il y a un épisode formidable, avec le café empoisonné par exemple. Là, on se réveille, et on se dit « Ah, oui, ça il sait faire ! » Ses acteurs se plient à tout, ils sont absolument défigurés, amochés… A la fin il y a une grosse maladresse scénaristique qui raconte toute l’histoire, mais on n’en a pas besoin !

Xavier Leherpeur : "Vous êtes peut-être un styliste de cinéma, mais pas un cinéaste !"

Mais on n’a pas besoin du film du tout, même ! Maintenant, il faut arrêter. Que Tarantino soit l’excellence stylistique, nous sommes d’accord. Mais so what ? Que vient faire le 70mm pour filmer un huis clos en cabane ? Il n’utilise même pas deux ou trois fois la profondeur de champ en deux heures et dix minutes, sauf au début dans la diligence. C’est assez beau, les arbres, les chevaux dans la neige. Mais n’importe quel reportage du National Geographic fait ça très bien ! Mais comme c’est Tarantino, subitement, c’est sublime. C’est juste sympa, c’est juste beau. Mais après quand on est dans cette cabane, le 70mm ne sert à rien. J’espérais qu’il ait un jeu théâtral de premier, de deuxième et de troisième plan, mais il s’en fout. Ce qui l’intéresse, c’est qu’on entende ses dialogues qui ne font rire que lui. Or ils sont complaisant, tristes, pas drôles, qui tombent à plat, qui masquent le fond.

Je suis désolée pour Les dix petits nègres , parce que quiconque a lu le générique comprend tout de suite ce qui va se passer… Ily a quelqu’un qui est annoncé au générique, mais qui n’est pas dans le film ! Monsieur Tarantino, la prochaine fois, vous mettrez le générique à la fin du film.

Mais surtout ce que ça dit : la violence faite aux femmes, le racisme, ce n’est pas bien. D’accord, mais on va arrêter d’enfoncer des portes ouvertes à renfort de grands coups de bélier. Et ça se confirme dans les dix dernières minutes qui sont d’un prosélytisme pour l’exécution capitale, sans point de vue, ni notion sociologique ou juridique. C’est vraiment un spectacle des pires instincts qui nous est balancé à la figure. Il est sans arrêt en train de nous dire : « ça vous fait kiffer, ça vous fait jouir de voir de la violence, vous êtes comme moi… » Mais non, monsieur Tarantino, ça ne nous fait pas jouir de voir la violence comme ça, de voir la complaisance avec laquelle vousfilmez les corps mutilés, les femmes frappées. Ça ne me fait pas rire, vous n’avez pas de point de vue. Vous êtes peut-être un styliste de cinéma, mais pas un cinéaste, vous ne savez pas ce que vous filmez. Vous balancez tout au même niveau. Ça ne m’intéresse pas ! Je suis désolé.

Écouter l'extrait du Masque :

►►► L'émission du Masque et la plume consacré auxHuit Salopards

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