Le livre de Balzac écrit entre 1837 et 1843 est porté à l’écran par Xavier Giannoli. Il raconte l’arrivée à Paris de Lucien de Rubempré (Benjamin Voisin). Ce jeune poète d'Angoulême s’aperçoit vite qu’il ne pourra vivre de son art. Suite à sa rencontre avec le journaliste Lousteau, il entre dans la presse.

Détail de l'affiche d'Illusions perdues de Xavier Giannoli avec Benjamin Voisin, Cécile de France, Vincent Lacoste, Xavier Dolan, Louis-Do de Lencquesaing, Salomé Dewaels
Détail de l'affiche d'Illusions perdues de Xavier Giannoli avec Benjamin Voisin, Cécile de France, Vincent Lacoste, Xavier Dolan, Louis-Do de Lencquesaing, Salomé Dewaels © Curiosa/Gaumont/U Média/France 3 cinéma

"Si le journalisme n'existait pas, il faudrait ne pas l'inventer"... C’est peu dire que Balzac ne portait pas les journalistes dans son cœur. Dans l'adaptation du roman, Xavier Giannoli les montre corrompus, sans constance, et prêts à tout pour un bon mot, ou créer la polémique - on ne disait pas encore "faire le buzz". Sont-ils le reflet de leur profession à l'époque ? 

Le journalisme, un commerce comme un autre 

L'action d'Illusions perdues se situe en 1821. Le journalisme est alors naissant. Concentrée sur les grands boulevards parisiens, la presse se répand dans les rues par des crieurs, et grâce à des chroniqueurs célèbres. Elle est lue à voix haute dans les salons des particuliers. 

La rotative n'a pas encore été inventée. 

Comme le fait le personnage de David Séchard, l'imprimeur d'Angoulême dans le roman de Balzac, "on perfectionne l'imprimerie en espérant qu'elle rende la presse plus rentable" explique l'historien et producteur à France Inter, Jean Lebrun.

Un peu naïf, le jeune Lucien de Rubempré imagine que son rôle est d’informer ses lecteurs. "Pas du tout", lui répond Lousteau. 

A l'époque, le patron de presse attend avant tout de son journal qu'il serve une cause politique.

Lucien de Rubempré débute d'ailleurs dans un journal libéral avant de rallier un titre royaliste. 

Peu, voire pas, d’éthique 

"Le journal tient pour vrai tout ce qui est probable". Dans Illusions perdues, tout s’achète et tout se vend : une bonne comme une mauvaise critique. Et la rumeur fait figure d'information. 

Normal : à cette époque, la charte de déontologie du journalisme n’a pas encore été inventée. Elle n'arrivera qu'un siècle plus tard (en 1918, révisée en 1968, 1971 (la Charte de Munich) et en 2011) et il faudra encore attendre 1936 (suite au Rapport Brachard voté en 1935) pour voir la création de la commission de la Carte de Presse, organisme de régulation des pratiques journalistiques.

Image du film Illusions perdues de Xavier Giannoli d'après Honoré de Balzac avec Benjamin Voisin, Vincent Lacoste...
Image du film Illusions perdues de Xavier Giannoli d'après Honoré de Balzac avec Benjamin Voisin, Vincent Lacoste... / Gaumont

Le journalisme, un milieu que Balzac connait bien

Dans les années 1820, Balzac s'est ruiné en se lançant dans l'édition et l'impression. Pour survivre, l'écrivain se tourne vers le journalisme. Ami d'Emile de Girardin, il va travailler dans son quotidien La Presse. Mais aussi écrire au Voleur, au Feuilleton des journaux politiques, à La Silhouette, à La Mode, à La Caricature, au Temps... 

L'écrivain prépublie des contes, des nouvelles ou des passages de ses romans à venir. S'il crée son propre journal, La Revue parisienne, il collaborera à d'autres titres jusqu'à la fin de sa vie. 

On connait peu sa production journalistique : à l’époque les articles n’étaient pas signés, ou l’étaient sous pseudonyme. 

Lui-même fils de journaliste, l'auteur du film, Xavier Giannoli, connait aussi le milieu qu'il dépeint. 

Une galerie de personnages pour dépeindre un monde en mutation

Jean Lebrun : "Surtout l'œuvre d'Honoré de Balzac dessine une fresque de la société du XIXe siècle. On y voit des personnages récurrents comme Vautrin qui apparait sous les traits du prêtre Carlos Herrera qui chemine à la fin d'Illusions perdues non loin de la demeure des Rastignac... L'écrivain essaye d'expliquer comment se transforme la société de son époque. Il décrit le passage d'un monde dominé par des valeurs aristocratiques de respect de la tradition à celui dominé par l'argent suite à l'ascension de la bourgeoisie.

Dans ce tableau de la société du XIXe, qui obéit presque à une philosophie politique, le journaliste appartient à une catégorie sociale déterminée par une construction sociale en train de se mettre en place."

Une histoire de journalisme toujours d'actualité

Jean Lebrun : "Emile de Girardin disait que la presse devait être vendue deux fois. Une première, à ses lecteurs, et abonnés, et une seconde, aux annonceurs. Les journalistes se défendent avec leur plume comme seule arme. Mais ils doivent veiller à ne pas froisser les publicitaires. Sous la Monarchie de Juillet, le journal pouvait se vendre une troisième fois. Les ministères commanditaient en sous-main des articles, ou faisaient pression pour qu'un papier ne soit pas publié. 

De la Libération aux années 1970, en France, le pouvoir journalistique a appartenu aux rédactions. Imaginez que la propriétaire du Figaro n'avait pas le droit d'entrer dans son propre journal ! À cette époque la presse baignait dans le climat de transparence voulu par la Résistance. 

Aujourd'hui les journaux sont la propriété de puissances d'argent. Les journalistes sont invités à prendre toutes les précautions nécessaires quand il s'agit de parler des activités des annonceurs publicitaires. Et le lien organique dénoncé par Balzac entre les ministères et les journalistes s'est de nouveau reconstitué. Et se resserre chaque jour."

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