Ce premier film de Ladj Ly, prix du jury à Cannes, montre comment une bavure filmée par un drone conduit à l'embrasement de la cité. En mettant le projecteur sur la vie quotidienne de la brigade anti-criminalité de Clichy-Montfermeil, il raconte la vie en banlieue tirée de ses propres expériences.

Image tirée des "Misérables"
Image tirée des "Misérables" © SRAB Films - Rectangle Productions - Lyly films

Le film présenté par Jérôme Garcin 

La brigade anti-criminalité de Clichy-Montfermeil est formée de trois flics, dont l’un, Stéphane (Damien Bonnard), débarque de Cherbourg, les deux autres étant Chris, (Alexis Manenti, qui cosigne le scénario) et Gwada (Djebril Zonga). 

Le film s’ouvre par les scènes de liesse, sur les Champs-Elysées, après la finale de la Coupe du Monde, pour mieux plonger dans la cité des Bosquets, où se mêlent les communautés des Frères musulmans, des Gitans, des Africains, où les trois flics traquent un gamin qui a volé le lionceau d’un cirque. Il suffira d’une bavure, un tir au LBD qu’un drone a filmé, pour que la cité inflammable s’embrase. On est donc 24 ans après La Haine de Mathieu Kassovitz avec ces Misérables, qui doit être, selon Ladj, un cri d'alarme.

Eva Bettan salue "un très beau film" qu'elle juge "d'une grande maturité" 

EB : "Je trouve que c'est vraiment un très beau film. Il y a une maturité incroyable. Il faut se souvenir que Ladj Ly, depuis vingt ans, utilise sa caméra comme une arme au sens positif du terme, pour acter des bavures policières, pour faire des documentaires sur l'endroit où elles ont lieu. Quand il passe à la fiction, il y a toute une réflexion qui vient et c'est comme si il nous disait "Vous ne connaissez pas chez moi, venez chez moi". 

Cinématographiquement, d'habitude, très vite, vous voyez comment ça va se passer. Très vite, on arrive au cœur, à la bavure. Là, il met 40 minutes et ces 40 minutes sont formidables parce qu'il nous présente les gens, parce qu'on voit un film ensoleillé parce qu'il vous montre aussi qu'il y a de la vie. Il vous montre que ce n'est pas qu'un archétype

Photo issue du film "Les misérables" de Ladj Ly
Photo issue du film "Les misérables" de Ladj Ly / Renaud Konopnicki

Je trouve qu'il utilise formidablement l'outil du cinéma. Il fait une fiction pendant la Coupe du monde. Là, on voit un des gamins enveloppé dans un drapeau français qui le couvre quasiment jusqu'aux pieds, ça veut tout dire : ce gosse qui est métis est français. 

Il garde une forme d'espoir alors qu'il a pris 80 coups de LBD. Il nous montre ses cicatrices. Quand vous lui parlez, il affirme que même si c'est noir, ce n'est peut être pas perdu. Et cet espoir est lié à cette maturité qu'il a acquise, ce qui fait qu'il montre les policiers qui montent et en même temps les magouilles effectuées dans la cité. C'est cette sorte de maturité qui fait qu'on peut peut-être encore faire quelque chose !

Je trouve que c'est cinématographiquement formidable !

Pour Michel Ciment, "c'est sans doute le meilleur film réalisé jusque-là au sujet des banlieues"

MC : "C'est un très bon film. Il y a toute cette coexistence de plusieurs classes sociales et surtout, de gens de conditions très modestes venant de plusieurs pays du monde. Il y a une connaissance effectivement très intime. 

Il y a aussi une séquence finale qui est absolument époustouflante du point de vue de la caméra et de la violence filmée. Ce que j'apprécie aussi, c'est qu'il est supérieur à La Haine de Mathieu Kassovitz, ce n'est pas du tout un film manichéen : il y a de tout, un flic très sympathique, un flic assez odieux ; les jeunes des banlieues sont des gens dont certains sont des brutes, des casseurs quand d'autres sont au contraire des gens sincèrement révoltés. Il y a une vraie complexité

Là, j'ai vu un très bon film, dans la tradition du film de banlieue

C'est peut-être même le meilleur film de banlieue qu'on ait réalisé en France

Charlotte Lipinska totalement saisie par le procédé narratif de Ladj Ly

CL : "C'est déjà beaucoup, ce qu'il réalise ici. Il est extrêmement bien maîtrisé, ce premier film ! 

À commencer par la tension que Ladj Ly installe car ça démarre comme une chronique. On nous présente tous ces quartiers avec toutes les personnes qui y vivent. Alors certes, c'est un procédé narratif qu'on a vu mille fois au cinéma : il y a un nouveau venu qui arrive, et "Tiens, tiens, on va faire un tour dans le quartier, je vais te montrer qui est qui, qui tient un quartier"... 

Photo issue du film "Les misérables" de Ladj Ly
Photo issue du film "Les misérables" de Ladj Ly / Wild Bunch Germany

Ça marche du feu de Dieu quand c'est fait avec ce talent-là et le film monte vers une tension et une violence finales absolument sidérantes ! 

Je trouve la fin extrêmement violente, pessimiste, tel un constat d'échec relative à toutes les politiques de la ville successives qu'il y a pu y avoir. Et récemment, on a entendu le président Emmanuel Macron qui s'est dit "bouleversé par le film"... Moi, je me demande s'il l'a vraiment vu :

Quand on sort de ce film on est saisi, choqué, sidéré. On est tout ce que vous voulez, mais on n'est pas bouleversé  

Xavier Leherpeur n'a pas du tout aimé, trop caricatural à son goût

XL : " C'est un film d'une telle lourdeur, d'une telle pesanteur narrative... C'est quelque chose qui dure des heures et des plombes, entre le drone qui surprend la bavure ou encore le lionceau et les gens du voyage caricaturés. 

C'est effroyablement caricatural !

Il faut certes le voir pour ce qu'il est mais c'est une espèce d'appareil extrêmement manipulateur du récit, avec des personnages caricaturaux qui ne m'intéressent absolument pas. 

La manière dont il filme juste avant le dernier assaut, cette espèce de calme qui serait revenu dans la cité avec les personnages au regard éperdu, on a vu ça mille fois !

C'est quelqu'un qui, pour l'instant, n'a strictement aucun univers cinématographique. Le film n'est pas bon...

Le film

► Sortie en salles le 20 novembre 2019. 

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8 min

"Les Misérables" de Ladj Ly : les critiques du Masque et la Plume

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