L’un des moments forts du film de Maïwenn, « Polisse », met aux prises le flic qu’incarne Joeystarr avec son responsable hiérarchique lequel refuse à son subordonné le droit d’accueillir chez lui le petit garçon d’une sans-papier pour lui éviter le placement en centre social.

Ce qui ne s’accomplit pas chez la jeune Maïwenn advient chez Guédiguian le vénérable ! Avec « Les Neiges du Kilimandjaro », le cinéaste nous livre une nouveau conte de l’Estaque. Libéraux purs et durs s’abstenir. Cœurs endurcis tout autant. Contempteurs du Renoir de « La Marseillaise également. « A quoi sert une chanson si elle est désarmée ? » faisait chanter Roda Gil à Julien C. Il en va de même ici. Les films de Guédiguian ne baissent jamais la garde. Ils s’avancent la fleur au fusil d’un questionnement social dont l’actualité tout comme l’acuité devraient faire taire les tristes figures. On est désormais chez nous ou presque dans ces quartiers populaires de Marseille que Guédiguian n’en finit pas de décrire avec leurs petites maisons qui prennent la vie de haut et calmement juste en raison de leur position éminente, au dessus de rues qui dévallent vers la mer et résistent mal à l'appel du large. Mais c’est pour mieux prendre un peu de distance à l’heure de l’apéro, du pastis et des petites olives noires. Quand vient la fin de journée et que l’on peut repenser tranquillement à cette agression dont on a été un soir victime chez soi, en famille, sous la menace d’une arme (factice ou non, peu importe). Car désormais ceux qui n’ont rien braquent ceux qui n’ont pas grand chose. C’est le point de départ de la fable d’aujourd’hui que nous racontent cette fois Guédiguian et son complice de toujours, Milési, avec un casting de rêve c’est à dire la conjonction des anciens (Ascaride, Darroussin, Meylan), des déjà intégrés (Julie-Marie Parmentier) et des nouveaux qui font mouche (Anaïs Demoustier, Maryline Canto et Grégoire Leprince-Ringuet en tête). On voit toute l’actualité du propos, alors même qu’une candidate à la Présidentielle venue du fond des âges et de la peur de l’autre semble capter à son profit les futurs suffrages des « pauvres gens » pour reprendre le titre d’un poème de Hugo dont Guédiguian se réclame. Nos héros et nous-mêmes sommes fatigués, nous dit ouvertement Guédiguian. Ils vacillent sur leurs certitudes jaurèsiennes et républicaines parce qu’on touche à leur maigre portefeuille et parce que, chacun le sait bien, les inégalités se creusent dans ce pays bling-bling à temps partiel. On parle beaucoup de mai 81 en ce moment sans trop évoquer au fond la situation sociale d’alors : « Quand l’écart des salaires va de 1 à 10, moi, François Mitterrand je dis que ce n’est pas juste » proclamait la déclinaison d’une des campagnes d’affiches militantes du candidat de la gauche. Trente ans plus tard, en ce domaine, rien n’a changé. C’est précisément dans ce contexte que se situe le film de Guédiguian. Rien n’a changé et tout s’exacerbe aussi puisque désormais les ouvriers votent leur propre mise à la retraite pour éviter le pire. Et Guédiguian ne ménage personne ni ses personnages, ni ses spectateurs, ni lui-même au premier chez. Il nous faut plonger en nous-mêmes et interroger nos propres réflexes. Nous sommes tous ou presque comme les protagonistes du film, les héros repères venus des autres contes de l’Estaque et qu’incarne l’habituel trio d’acteurs déjà nommés : pétris de certitudes et pleins d’une bonne conscience individuelle qui nous fait oublier de baisser les yeux et découvrir qu’en dessous de nous c’est pire encore. A leur place, que ferions-nous ? Et moi, Robert G., cinéaste de gauche bien installé, où suis-je là-dedans ? Et nous tous, amateurs de ce petit théatre marseillais, qu’en pensons-nous ? Rarement, me semble-t-il, Guédiguian aura autant et avec raison joué le jeu de l’interpellation presque civique. Il est le poseur de questions intranquilles. Et les réponses suggérées sont comme des questions en suspens. Que ces propos soient rares dans le cinéma français et mondial, qui le contestera ? Qui peut dénier à Guédiguian cette première vertu d’une parole libre, courageuse, exigeante ? Comment ne pas être sensible à ce lyrisme du quotidien qui consiste à se dire que le vivre ensemble est encore possible à condition évidemment que se relâche l’étau d’une économie totalitaire à force d’être libérale ? Ah ! qu’elle fait du bien la musique de Guédiguian ici-même sur cette Croisette où c'est en permanence le triomphe indécent de la "Porche tranquille" à tous les coins de rue, où les bijoutiers sont comme des boutiques de… "cartier", où les yachts sont à quai avec à leur bord une petite tablée d’amis qui toisent les badauds… L’Estaque est alors comme la valeur –refuge d’un cocon que l’on voudrait humain. Le bercail d’une norme sociale fondée sur la liberté, l’égalité et la fraternité. C’est pour cette raison que le cinéma de Guédiguian et que ses « Neiges du Kilimandjaro » restent de toute première nécessité. Ah ! ça ira !...

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