C’est un film miraculeux sur un petit miracle. « Les Rêves dansants , sur les pas de Pina Bausch » devra être rangé dans l’étagère des films qui font croire que tout est possible, entre « Les Demoiselles de Rochefort » de Demy et « Naissance d’un chœur » de Treilhou, entre le Gurosan et la vitamine C, entre la réglisse et le cornas, mais je m’égare. Or donc, ce documentaire, réalisé par Anne Lisel et Rainer Hoffmann, est le récit d’un conte de fées bien réel qui raconte comment une quarantaine d’adolescents allemands de plus de 14 ans s’emparent d’une pièce chorégraphique de Pina Bausch, « Kontakthof ». En quelques semaines, sous la houlette de deux danseuses professionnelles (elles participèrent à la création du spectacle en 1978) puis de Pina Bausch elle –même, ils vont aller jusqu’au bout, c’est à dire jusqu’à la représentation devant un public. Ce qui se joue devant nous n’est pas la répétition monotone de séances de travail forcément douloureuses mais bien le récit d’une naissance. Les corps timides et gauches de ces adolescents en fleur (les garçons plus encore que les filles évidemment) font sous nos yeux leur révolution, à l’instar d’une scène clé : une jeune fille et un jeune garçon, chacun assis sur une chaise doivent se déshabiller tout en se parlant amoureusement. Incroyable scène, parfaitement impossible à jouer au début. C’est l’inacceptable absolu. La nudité, en public, devant l’autre sexe ? Autant se suicider tout de suite. Or, ici, tout devient possible et la métamorphose est absolument réjouissante à voir. Les deux adolescents finiront par savoir tout faire en y prenant un plaisir indéniable. En quelques répétitions, ils auront franchi le mur du spectacle. Le tout sous les yeux de Pina, l’ogresse bienveillante qui semble parfois se demander non pas ce qu’elle fait là mais ce qu’ « ils » font là devant elle, ces oiseaux qui n’arrivent pas tout à fait à voler mais déploient leurs ailes avec une incroyable énergie. La chorégraphe est ici à la fin de sa vie, nous le savons désormais. Il y a dans son regard toute la sagesse de l’expérience et toute l’ironie de l’intelligence. Elle sait par avance que ce ne sera pas la représentation du siècle, que ce « Kontakthoff » ne pourra rivaliser avec les autres, les siens, avec de vrais danseurs longuement formés à son univer si particuliers. Et pourtant, ils dansent et elle s’émerveille en silence ou presque. Ils lui font peut-être le plus beau cadeau d’adieu qui soit : la certitude que sa création a pour elle toute la jeunesse du monde. Pina peut bien mourir, Bausch existe à jamais dans ces corps en devenir qui ont l’insolence de traduire même maladroitement les élans des corps imaptients. Après cela, plus rien ne sera comme avant pour aucun des participants à cette aventure collective. Comme chez Treilhou, c’est le chemin accompli qui compte d’abord. La route est longue, mais comment ne pas s’enthousiasmer devant ce qui se passe sous nos yeux , Comme une expérience chimique réussie, une première mondiale renouvelée à chaque génération et pour chaque individu : le passage de l’état liquide et mou à l’état délié et plein. Ou l’invention permanente de l’écriture des corps et des cœurs. Comment rester insensible à cette dynamique ? Comment ne pas vibrer à l’unisson de ces jeunes filles qui osent déployer le rire qui libère ? Comment ne pas sourire d’empathie devant ces garçons qui se lancent à corps perdu dans la conquête de l’espace ? Que deviendront-ils plus tard ces danseurs balbutiants ? Certainement pas des professionnels et c’est cela qui les rend encore plus intéressants. Ce qu’ils sont venus chercher, c’est la vie, le mouvement, le faire ensemble. Ceux-là assurément ne sont pas près de s’attirer les foudres de Céline quand il écrivait : « Tu n’as plus assez de musique dans le cœur pour faire danser ta vie. » Ils vont garder longtemps cette énergie première. Si vous ne deviez n’aller voir qu’un seul film dans les jours qui viennent, alors il faudrait choisir sans l’ombre d’un doute ces « Rêves dansants ».

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