Le Forum des Images à Paris lui offre une carte blanche : elle tourne autour de l’enfance et de l’enfant-acteur avec ses films et ceux des autres. Il était l’invité d’"On aura tout vu" l’émission de cinéma de Christine Masson et Laurent Delmas. L’occasion de revenir sur quelques moments-clés de sa carrière.

Melvil Poupaud à la première de "Grâce à Dieu"
Melvil Poupaud à la première de "Grâce à Dieu" © Getty / Stephane Cardinale - Corbis

Melvil Poupaud a débuté au cinéma grâce à Raoul Ruiz qui cherchait un enfant au visage très doux pour incarner le mal absolu : déjà l’ambiguïté dès son premier film à 10 ans ! De La Ville des Pirates de Raoul Ruiz à aujourd’hui : 35 ans de carrière. A 10 ans chez Ruiz, à 20 chez Rohmer, à 30 chez Ozon, à 40 avec Xavier Dolan et tant d’autres encore… 

"La Ville des pirates" avec Raoul Ruiz : une entrée très fantasque dans le cinéma 

Melvil Poupaud : "Je garde des souvenirs extraordinaires d’un tournage qui aurait pu être traumatisant. C’était l’histoire d’un enfant qui assassine toute sa famille et se marie à 10 ans avec une Anne Alvaro, sublime, de 20 ans son aînée. Il a toujours un couteau à la main. Il y a du sang partout. Mais c’était génial, j’ai adoré ça. Et Raoul a réussi à transformer cet épisode fondateur de ma vie en conte de fée, en moment merveilleux. 

Ça aurait pu me casser. Mais grâce à la fantaisie de Raoul Ruiz qui me parlait de Pinocchio, de Peter Pan, de Pinochet, de tout le monde en même temps, j'étais baigné dans une espèce de délire surréaliste mais positif. C’était enjoué, toujours drôle et il me tirait vers le haut. Raoul Ruiz était quelqu’un de généreux, de drôle : j'ai adoré travailler avec lui.

J’ai vu le film à l’époque, mais je n’en ai aucun souvenir. Je sais qu’un de mes camarades l’avait vu, et a arrêté de me parler du jour au lendemain. Il m’a juste dit : "Mais c’est nul ton film ! On ne comprend rien, ce n’est pas du cinéma". Il avait fait le critique.

De réentendre ma voix d’enfant dans la scène du mariage avec Anne Alvaro, m’émeut un peu : je me souviens que j’avais un gros rhume ce jour-là". 

L'enfant-acteur 

Ci-dessus, un extrait du documentaire Quand j’étais petit, je serai acteur d'Eric Guirado et de Keren Marciano.

Melvil Poupaud : "Quand on a vécu, enfant, des expériences aussi fortes, comme des tournages, c’est fondateur. On grandit avec une nostalgie de l’enfance… Cela crée des êtres particuliers, peut-être un peu inaptes. C’est pour ça qu’il n’y a pas beaucoup d’enfants qui continuent et font carrière : c’est peut-être trop fort à la base. 

C’est le devoir du metteur en scène de préserver l’intégrité mentale du très jeune acteur. Mais les enfants sont les rois du jeu. Enfant, je pouvais passer des heures à jouer aux Playmobil, à me raconter des histoires et à incarner différents personnages. C’est naturel, petit, de voir le monde à travers le jeu. La plupart des adultes perdent cette connexion avec cette période, cette faculté de passer dans un autre monde, mais pas les acteurs." 

Raoul Ruiz : 

On a trouvé Melvil complètement par hasard. Pour moi, la règle d’or dans un casting, c’est de faire celui des parents, et après, les enfants en général sont bons, au moins à cette époque. Maintenant, ça a un peu changé. Ils regardent beaucoup la télé et ils imitent. A l’époque, ils étaient plus intelligents, plus frais. 

Une mère attachée de presse dans le cinéma

Melvil Poupaud : "Chantal Poupaud, ma mère, était entourée de personnes du monde du cinéma, mais aussi de musiciens, d’écrivains, de journalistes… J’ai eu de la chance. C’était une femme qui s’est émancipée assez tôt. Elle est d’abord 'montée à Paris', s’est mariée, a divorcé, et est rentrée dans le cinéma. Elle côtoyait ce monde interlope des années 1970, comme les gens du Palace. Le film d’Eva Ionesco, Une Jeunesse dorée, décrivait bien cet univers avec les Pacadis (Alain Pacadis), les Maria Schneider

Pour moi, petit garçon, je percevais ce côté joyeux, la fête, mais il y avait aussi un côté inquiétant : je voyais parfois des personnes en manque ou survoltés… De gens qui n’avaient pas les mêmes mœurs que mon père, par exemple. 

Mon père, je l’adore : il n’a rien à voir avec le cinéma et n’est pas cinéphile. Avec mon frère Yarol, j’ai été élevé par ma mère. Je voyais peu mon père mais il m’a communiqué le fait d’avoir les pieds sur terre parce qu’effectivement, Raoul Ruiz à 10 ans, ma mère dans cet univers de cinéma… Elle était très saine, mais entourée de créatures. Même encore aujourd’hui, elle a fait un film sur les crossdresserMon père, même à distance, m’a communiqué une réalité. » 

Patrick Brion comme présentateur de ses films de jeunesse, ce n’était pas prévu

Très jeune, Melvil Poupaud achète une caméra commence par faire des petits films noirs comme Qui es-tu, Johnny Mac ? Il se paye le luxe d’une présentation par Patrick Brion façon "Le Cinéma de minuit" dans l’édition vidéo de son film de 1984. Il a d’abord demandé au présentateur de l’émission de cinéma, l’autorisation de l’imiter pour cette présentation. Mais... 

Melvil Poupaud : "Ma cinéphilie vient beaucoup de l’émission Le Cinéma de minuit. Je pensais l’imiter, car je pensais que jamais, il ne me donnerait sa voix. Je lui envoie une lettre en lui demandant si je pouvais lui parler de mon projet. Patrick Brion me répond : 

Oui, oui, j’aimerais le faire, surtout que chaque fois qu’on m’a imité, j’ai fait un procès !

La vie de cet excellent professeur de cinéma est un film. Il m’a raconté à cette occasion qu’il avait au départ engagé une speakerine pour être la voix de l’émission mais elle ne s’était pas présentée le jour de l’enregistrement. Son ami avec lequel il enregistrait lui a dit qu’il devait faire la voix lui-même. La première fois que je l’ai eu au téléphone, je n’ai pas reconnu la voix de l’émission. Je me suis dit que ce n’était pas lui. Et quand je l’ai rencontré et qu’il s’est mis à lire son papier, là, c’était Patrick Brion, et sa voix mythique".

En 1996, arrivent Eric Rohmer et ses "Contes d’été"

Melvil Poupaud : "C’est la première fois que j’ai eu l’impression de participer au Cinéma en général par l’entremise d’Eric Rohmer. C'était un grand génie, ce que tout le monde le sait aujourd’hui. Je sentais sur ce tournage, un homme en pleine possession de ses moyens. Il cherchait à obtenir un grand résultat, il avait très bien préparé son tournage. Eric Rohmer était brûlant sur le film, tous les soirs, il regardait les rushs attentivement jusque tard dans la nuit pour corriger ce qu’il pouvait corriger. Il était inspiré ! 

Si je marche beaucoup dans ce film, c’est parce qu’Eric Rohmer marchait beaucoup, mais aussi pour alimenter la parole, filmer les paysages, se permettre de beaux plans de travelling sur des lumières de Diane Baratier. Dans ce film comme sur certains disques, il y a un morceau où tout à coup le son est magique. Là, il y a des moments particulièrement lumineux. 

Son angoisse était qu’on ne comprenne pas bien son texte. Or je n’avais pas de micro HF parce que j’étais souvent torse nu, on entend tout : les gens autour de nous, le vent, la mer… Et malgré tout, on comprend ce qu’on dit, le son est très bon. J’avais le défaut de "parler dans ma barbe" comme il disait. 

Je me suis rendu compte que la voix était l’instrument n°1 pour un acteur. J’ai découvert il n’y a pas si longtemps que Marcello Mastroianni n'a commencé à faire des films en son direct qu’à partir d’Une journée particulière, et qu’avant ce film, son texte n’est que de la post-synchronisation. C’est un génie de cette technique : tous les films de Fellini avec lui, il les a doublés lui-même en studio et il a au moins cinq ou six voix. Dans la fontaine de Trevi, en son direct, on est obligé de gueuler pour se faire entendre, on ne peut pas susurrer à l’oreille d’Anita Ekberg… »

"La fille de 15 ans" de Jacques Doillon

Melvil Poupaud : "L’histoire du film est dure ! Et avec Doillon, c’est compliqué. Sur le tournage, j’étais un peu perdu. Il fait partie des metteurs en scène qui estiment qu’en vous abreuvant de paroles, ça va passer, qu’ils vont réussir à vous manipuler, que vous allez être meilleur, alors que ni Rohmer, ni Ruiz ne m’ont donné d’indications pour jouer. D’un point de vue technique aussi, ça passe moins bien. Ce film a été une galère". 

François Ozon rencontré en l’invitant à la projection de ses petits films

Melvil Poupaud : "Il est venu parce que lui aussi avait tourné jeune des courts métrages. Depuis, on a tourné quatre films ensemble, et on vient d’en terminer un nouveau : un teen movie, une histoire d’amour entre deux adolescents. On est devenu de plus en plus proches : avec lui, c’est très simple, on travaille bien ensemble. 

Sur le film Le temps qui reste, il y a une scène où je me rase totalement la tête en une seule prise. Je l’ai fait et ça m’a fait du bien. C’est une scène marquante : c’était un peu stressant. On a commencé la prise, j’ai allumé la tondeuse, j’ai commencé à me raser la tête, François Ozon a crié « Coupez ». On ne pouvait pas se planter ! 

François Ozon, je l’adore, c’est, presque, parce qu’il y en a d’autres, ce qu’on peut faire de mieux. Il produit beaucoup de films qui rencontrent toujours un public. Il essaye plein de choses à chaque fois différentes, il travaille avec des acteurs d’horizons divers. C’est quelqu’un d’éclectique qui contrôle de bout en bout… Il est très précis : il sait ce qu’il veut. Il maîtrise le cinéma et avec lui, il n’y a pas de « chichi », de manipulation, de choses perverses ou de fausse intellectualisation…

Jeanne Moreau jouait dans le film et j’ai été très touché qu’on m’appelle quand elle est décédée. J’ai eu l’impression qu’on m’identifiait comme ayant été un de ses partenaires, alors que je ne l’ai croisée que quelques jours sur ce film.

J’ai le souvenir émerveillé d’avoir eu la chance de la croiser. 

Comme nos anniversaires tombaient tous les deux au mois de janvier, on s’est beaucoup parlé à une époque. On s’est appelés vers la fin et j’ai parlé de cinéma, et je n’aurais pas dû. J’ai vu que cela la blessait et elle m’a presque raccroché au nez. Elle eu un destin extraordinaire et a marqué l’histoire du cinéma

Dolan lui propose le rôle de Laurence dans "Laurence Anyways" à la dernière minute

Melvil Poupaud : "Au départ, Xavier Dolan me propose un rôle de travesti inversé (une femme qui était devenu un homme) dans Laurence Anyways. Dix jours avant le tournage, il m’appelle pour échanger avec le rôle principal. Moi, je n’avais même pas accepté le petit rôle en me disant : « Mince le rôle principal est tellement bien ! ». Cela fait cliché de dire ça mais c’est un rôle qui m’est tombé dessus, c’était miraculeux et j’étais prêt".

🎧  ECOUTER | On aura tout vu avec Melvil Poupaud

►►► 1000 Melville au Forum des images à Paris du 18 au 26 septembre 

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