César, Netflix, Kubrick, Gainsbourg, passion, et cinéphilie... Le critique de cinéma Michel Ciment ("Positif", "Le Masque & la Plume"…) était l’invité de "L’Heure bleue" pour un entretien au long cours chez Laure Adler à l’occasion de la sortie de son livre "Une vie de cinéma" chez Gallimard.

Michel Ciment : "Dans une salle de cinéma, on a vraiment le sentiment d’être à côté des autres. On sent vraiment la présence d’une salle".
Michel Ciment : "Dans une salle de cinéma, on a vraiment le sentiment d’être à côté des autres. On sent vraiment la présence d’une salle". © Getty / Flashpop

Laure Adler : "Aller au cinéma" veut dire "être dans le noir". Le noir de vos origines a-t-il un lien avec votre amour du cinéma ? Dans votre livre vous révélez que votre mère a attendu d’avoir 95 ans pour vous dire qu’elle était juive. Pourquoi ? 

Michel Ciment : "Mon père était juif, et ne le cachait pas parce qu’il a été poursuivi pendant la guerre. Mais ma mère… Pourquoi elle n’en a pas parlé, c’est un mystère. D’autant que la famille de mon père d’origine hongroise la considérait comme une goy, sans hostilité véritable, mais considérait qu’elle ne faisait pas partie de la famille, alors qu’elle en faisait partie. C’était trop tard, quand elle me l’a révélé pour qu’elle m’explique ce refoulement. Mais ça m’a beaucoup marqué. 

Je me suis rendu compte qu’un très grand nombre de cinéastes que j’aimais venaient des pays de l’Est, comme mon père, que ce soit Kubrick, Billy Wilder… Ou c’étaient des gens comme Francesco Rosi qui passaient du Sud au Nord de l’Italie. Mais que c’étaient tous des gens qui n’étaient pas très à l’aise dans l’endroit où ils vivaient. 

LA : Ciment, c’est votre nom ? 

MC : C’était Cziment. Après la guerre où mon père a failli y rester, il s’est naturalisé. Il a choisi de franciser son nom. J’aurais préféré garder Cziment, cela aurait évité que les gens disent « Simon » à chaque fois que je rentre dans un hôtel et que l’on entend mal mon nom. 

Michel Ciment en 2013 à Shanghai
Michel Ciment en 2013 à Shanghai © Getty / VCG

Le cinéma n'est pas tout

LA : J’ai l’impression que le hasard a beaucoup joué dans votre itinéraire, même si la passion a beaucoup été prédominante. Votre première passion, c’était la littérature ? 

MC : Oui, ce lien très fort avec la littérature est resté, mais j’ai toujours pensé que le cinéma, et c’est une banalité de le dire, est une synthèse de tous les arts. Je ne peux pas imaginer d’exercer la critique de cinéma, sans être à l’écoute du théâtre, de la littérature, de la peinture, de la musique, puisque tout ça se retrouve dans un film. Je suis un cinéphile absolument, je ne le renie pas, mais je ne suis pas de ces cinéphiles pour lesquels il n’y a que le cinéma. 

LA : Et pourtant vous défendez d’abord les films populaires d’abord et ensuite les films d’art et d’essai. Vous n’êtes pas élitiste.

MC : 

Je pense que deux dangers menacent la critique : le populisme et l’élitisme. 

L’entre-soi avec des films qui sont faits pour un petit nombre de gens. Et puis le populisme qui triomphe aujourd’hui partout. On cite sans arrêt le nombre d’entrées, comme un critère de popularité. Il y a même maintenant un César du public, c’est-à-dire le film qui a fait le plus d’entrées, aujourd’hui Les Tuche. 

Cette notion de film le plus populaire est complètement fausse !

Ça ne veut pas dire qu’il y a cinq millions de gens dans les salles pour lesquels ce film est le meilleur. Ils y sont allés, mais si ensuite on leur demande : "Est-ce que vous avez vu le western de Jacques Audiard (Les Frères Sisters)", puis ensuite : "Vous avez vu Les Tuche ?" et si vous leur demandez quel est le meilleur des deux, ils vont vous dire à 90% que c’est le film d’Audiard. Mais ils sont allés voir Les Tuche pour se détendre après une journée de travail, avec des copains. C’est une grande imposture et un mépris des gens de dire que c’est ce film-là qu’ils préfèrent à tout. 

Le métier de critique 

LA : Ça veut dire quoi pour vous, "être dans le noir" ? 

MC : J’aime le noir, parce qu’il n’est pas si noir que ça. Dans une salle de cinéma, on a vraiment le sentiment d’être à côté des autres. On sent vraiment la présence d’une salle. C’est d’ailleurs regrettable que la critique voit les comédies en projection privée dans des salles de 12 personnes. Une comédie fonctionne aussi parce que les gens rient autour de vous. 

LA : Peut-on revoir un film les yeux fermés et le goûter particulièrement ? 

MC : Il y avait un grand critique, Jean Domarchi, qui écrivait aux Cahiers du cinéma, qui dormait souvent [pendant les projections], se réveillait en général à la fin… et il avait un jugement très sûr. Il ne se trompait pas sur les chefs-d’œuvre, même s’il ne les avait pas vraiment vus. 

LA : Quelle est la part d’inconscient et d’abandon quand on va au cinéma pour en faire son métier ? 

MC : Quand je vais voir des films pour des raisons professionnelles, on nous distribue des dossiers de presse. Mais je ne lis rien avant d’aller voir un film. On ne peut pas être dans une virginité totale quand on est critique de cinéma parce qu’on lit les journaux, on connait le metteur en scène auparavant, mais néanmoins, je ne me renseigne pas sur le casting, ni sur le sujet, je préfère être surpris.

LA : Et quand vous sortez d’une projection, vous pouvez chanter dans la rue ou avoir une mine sombre parce qu’il est mauvais et qu’il vous a fait perdre votre temps ? 

MC : Oui, il y a des films qui sont euphorisants. Mais je ne danse pas, je suis moins doué que Gene Kelly, donc je ne me ridiculiserai pas à sauter dans des flaques d’eau. Mais c’est vrai que les metteurs en scène auxquels j’ai consacré des livres, c’est parti d’un choc quand j’ai vu un film d’eux : quand j’ai vu Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, quand j’ai vu L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, Le Voyage des comédiens de Théo Angelopoulos, Nuages de mai de Nuri Bilge Ceylan, Salvatore Giuliano de Francesco Rosi. Ce sont des films qui m’ont marqué profondément et c’est par eux que j’ai commencé à suivre le travail de ces gens-là.

LA : Un film vieillit-il bien, comme le bon vin ? 

MC : Oui, surtout qu’on n’est pas dans la meilleure période de cinéma. Quand on voit des films que l’on a admiré il y a 50 ou 40 ans et que l’on se rend compte qu’ils peuvent être plus modernes que ce qu’on voit aujourd’hui. Le cinéma contemporain produit des grands films, mais moins qu’à une époque. 

LA : Revoir un film, est-ce important ? 

MC : C’est très important. Mais si on le revoit par plaisir et pas par obligation. 

LA : Mais on peut tout comprendre d’un film dès la première fois ?

MC : Certains films demandent une deuxième vision pour bien les comprendre. Mais si un film ne plait pas la première fois… C’est compliqué. Woody Allen disait de 2001 l’odyssée de l’espace que la première fois qu’il l’avait vu, il l’avait trouvé très mauvais, mais que la deuxième, il l’avait trouvé bon. Tout est possible, et dans la vie il y a toutes les possibilités d’opinion, mais la première fois qu’on voit un film, on doit être agrippé avec le désir de mieux le comprendre et de peut-être le regarder une deuxième fois.

Je crois beaucoup à l’image. C’est une banalité de dire ça, parce que le cinéma est un art visuel, mais souvent les comptes rendus de films que l’on lit sont des résumés de romans. On ne parle pas du montage, de la lumière, du mouvement de l’appareil, du jeu des comédiens… de tout ce qui fait le cinéma. On vous raconte l’histoire. Or le cinéma, ce sont des formes visuelles !

LA : Pourquoi allez-vous encore au cinéma ? Pour suspendre le temps ou comprendre votre propre histoire ? 

MC : J’y vais pour découvrir. C’est ma passion. Voir des premiers films, repérer des talents et les soutenir. Et puis la deuxième chose : c’est de rendre compte du monde et de moi-même. C’est m’éclairer moi-même. 

La parenthèse américaine

Après Hypokhâgne avec comme professeur Gilles Deleuze, la Sorbonne, vous êtes partis aux Etats-Unis et cette expérience a été très importante pour votre définition du métier de critique et d’amoureux du cinéma

MC : À ce moment-là, sept ou huit ans avant mai 1968, la Sorbonne était sclérosée : on était dans des amphis de 500 personnes et on ne parlait jamais au professeur. J’ai eu la chance d’aller dans un des plus prestigieux collèges des USA : Amherst. Là, j’ai découvert un monde que je ne pouvais pas imaginer, un collège ou les professeurs faisaient cours sur la pelouse de leur maison à 25 étudiants, comme dans un séminaire. Il y avait une bibliothèque ouverte jusqu’à minuit où on pouvait choisir soi-même les livres. J’ai créé un ciné-club. J’ai montré des films, j’ai même été attaqué par l’extrême-droite parce que j’avais montré un film d’un communiste. Il y avait une radio et un journal local ; c’est là que j’ai commencé à écrire. J’avais vingt ans et c’était en anglais.

Ensuite, j’ai fait un voyage en stop et en voiture. J’ai découvert l’immensité du pays et ses paysages grandioses. J’ai toujours eu un rapport très ambivalent avec ce pays capable du meilleur et du pire, et dont j’ai pu mesurer la complexité.

"Le cinéma est vivant"

LA : Vous aimez le cinéma, mais vous aimez aussi beaucoup la photo et la peinture.

MC : 

Je ne suis pas cinéaste, mais je pense que tous les jeunes cinéastes devraient aller au Louvre pour se former. Fellini, Kubrick, kazan, Foreman connaissaient tous la peinture. 

Après la guerre, les musées français ont décidé de ne pas acheter de figuratif, de n’acheter que de l’abstrait : Da silva, Bissier… Ils ont décrété que la peinture devait être abstraite. Or c’est le crime majeur de la critique : décider de ce que doit être un art. Un art est complexe et peut prendre toutes les formes. 

Le dogme, c’est terrible.

C’était la même chose quand Jean-Luc Godard ou Serge Daney nous disaient que le cinéma est mort. Mais non, le cinéma continue sa vie, et continue à raconter des histoires, même si des spécialistes ont décrété que c’était terminé. Le cinéma est vivant. 

Le mystère Kubrick

LA : Parmi vos cinéastes préférés, il y a Stanley Kubrick...

MC : Kubrick est un cinéaste du mystère, comme 2001, l’Odyssée de l’espace, qui reste son film le plus mystérieux. Devant ce film, on est fasciné et dubitatif. C’est une expérience non verbale

En 1980, il n’y avait pas de livres en français sur ce réalisateur. On se méfiait un peu de lui, car il n’avait pas la signature : ce que les critiques recherchent souvent, c’est qu’on retrouve le metteur en scène dans chaque film… Ce qui est pratique pour un critique, parce que comme ça, si on est paresseux, on fait la même critique… Mais Kubrick changeait tellement son fusil d’épaule à chaque film, de Barry Lindon à Full metal Jacket, de Shining à Eyes Wide Shut, que les gens étaient perplexes, et ne le considéraient pas comme un auteur. 

Mais j’avais remarqué qu’il suffisait de comparer des plans entre eux, et on retrouvait des thèmes récurrents. Mais c’était visuel. Kubrick racontait sur 2001, l’Odyssée de l’espace que des enfants de six ans voyaient que le vaisseau se posait sur la Lune (ce qui n’était pas dit, mais les gosses le savaient parce qu’ils ont une éducation visuelle), alors que les personnes plus âgées se fiaient qu’aux dialogues et aux mots et se demandaient où était le vaisseau. Kubrick est une expérience non verbale.

La rencontre avec Gainsbourg 

LA : Dans votre livre vous racontez que l’un des entretiens les plus marquants de votre carrière était avec Serge Gainsbourg, que vous aviez passé une journée inoubliable rue de Verneuil chez lui dont vous avez tiré deux entretiens stupéfiants. Gainsbourg disait qu’il existe deux sortes de critiques : les critiques analytiques et les critiques d’humeur. 

MC : Je suis analytique, mais ce serait dommage qu’il n’y ait pas d’humeur du tout. 

Je pense que le rôle du critique, c’est d’éclairer.

Mais on ne peut pas ne pas avoir de l’humeur devant des films choquants scandaleux, moralement répulsifs, esthétiquement débiles. Il est normal de se laisser aller à la colère. Il ne peut pas y avoir approbation, s’il n’y a pas chez soi la possibilité de désapprouver. 

J’en veux quelque fois à mes confrères. 

Dans le livre je reviens sur des jugements à l’emporte-pièce qui font que les gens ne font plus confiance à la critique. Je souffre de la voir dénaturée par des personnes qui veulent se mettre trop en avant.

Netflix et le cinéma

LA : Que pensez-vous de Netflix ? 

MC : Nous sommes le seul pays au monde où nous pouvons voir une telle diversité de films. Il faut préserver le calendrier des sorties : un film doit sortir en salle, et être interdit de passage à la télé avant un an et demi. Il faut préserver le délai, sinon, c’est la fin des salles. 

On nous dit qu’il faut vivre avec son temps, que les films sont regardés sur des portables. Mais je ne suis pas d’accord avec cette démission généralisée. Pour moi, le cinéma n’est pas fait pour être vu sur un portable. 

Mais en même temps quand Alfonso Cuarón, le réalisateur de Roma, dit à Cannes devant 400 journalistes du monde entier : "Qui parmi vous a vu un film d’Ozu sur grand écran ?" Silence dans la salle. Personne ne l’avait vu en salles au Guatemala, ou en Ukraine… Sauf qu’en France on proposait au même moment huit films du réalisateur japonais dans des cinémas.

Et Alfonso Cuarón de dire : « J’ai proposé mon film en noir et blanc sur une famille vue par une femme de ménage, aucun distributeur n’en a voulu. Netflix est le seul qui en a voulu. » Son film a eu le Lion d’or à Venise et maintenant l'Oscar du meilleur réalisateur. Cela pose un problème ! On a des lecteurs de Positif qui nous reprochent de parler de Roma… Mais notre rôle est de parler des grandes œuvres. Et je dois reconnaître que grâce à Netflix des centaines d’Américains ont vu Roma."

Aller plus loin

🎧  Ecoutez l'intégralité de l'entretien avec Michel Ciment dans L’Heure bleue 

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