La sino-américaine de 39 ans, oscar du meilleur film, de la meilleure réalisation et de la meilleure actrice pour Frances McDormand, a émerveillé les critiques du Masque & la Plume avec cet émouvant voyage nomade dans les étendues de l'ouest américain, heurtées de plein fouet par la crise actuelle.

Une image extraite du film "Nomadland" de Chloé Zhao avec l'actrice Frances McDormand
Une image extraite du film "Nomadland" de Chloé Zhao avec l'actrice Frances McDormand © AFP / SEARCHLIGHT PICTURES - COR CORDI / COLLECTION CHRISTOPHEL

Le film présenté par Jérôme Garcin 

La Chine a totalement passé sous silence ces trois oscars qu'elle a reçus. On n'a pas oublié l'excellent "The Rider" réalisé par Chloé Zhao il y a deux ans. Ce film adapté du livre éponyme de Jessica Bruder, Nomadland est un road movie au sens propre, dans l'Amérique d'aujourd'hui, après l'effondrement économique de la cité ouvrière du Nevada où elle vivait, Fern, veuve, décide de prendre la route à bord de son van et d'adopter une vie de nomade des temps modernes. Elle passe d'un camping à une aire pour gens du voyage. Elle rencontre les oubliés, les rejetés, les victimes du capitalisme, mais évidemment sans sécurité sociale ni indemnités de chômage. 

Ce qui est intéressant, et ce qui ajoute peut-être à la beauté de ce film comme à sa force, c'est que certains des nomades qui l'accompagnent, comme Bob Wells ou Linda May la rêveuse, jouent leur propre rôle. Ils sont, comme on dit, dans la vraie vie. 

Il n'y a pas de misérabilisme

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Sophie Avon fascinée par un film qui repose sur "l'éloge du regard et la contemplation d'autrui"

"J'ai été cueillie par la poésie du film, par sa force tellurique. Son film précédent, Les chansons que mes frères m'ont apprise (2015) était aussi porté par cette force tellurique. Il y a une grande force, une grande puissance narrative dans ses films.

C'est d'abord un magnifique portrait d'une femme, Fern, une femme qui ne dit rien, qui dit très peu, qui sourit beaucoup et surtout qui écoute

Ce qui est très beau, c'est que son portrait est réverbéré par les autres et c'est là qu'on en vient aux déshérités, aux déclassés, aux petits retraités, aux nomades, etc. 

Ce qui me touche, c'est que Claude Zhao ne s'en tient pas à une étude sociologique. Elle se détourne tout de suite de ça, car on les entend et on les écoute. D'autant plus que Fern les écoute admirablement. Elle apprend aussi à regarder, elle sent que la seule consolation qu'elle peut trouver à son deuil, c'est de regarder autour d'elle. Ce n'est pas pour rien qu'elle se balade, qu'elle regarde les planètes. 

C'est un éloge du regard, de la contemplation. Se consoler en regardant autour de soi

D'autant plus que ces déshérités ne se plaignent jamais. Ils trouvent encore le moyen de s'émerveiller de leur vie, de ce qu'ils ont à faire, etc. Il y a cette façon de montrer que la consolation repose dans la contemplation de ce qui règne autour de soi, la beauté du monde. Ça peut paraître un peu naïf, un peu angélique, mais je trouve que ça hisse le film vers une vraie spiritualité". 

Michel Ciment se dresse contre toutes les critiques négatives en réaffirmant "le grand cinéma de Chloé Zhao"

"C'est un très beau film. Chloé Zhao est une grande cinéaste, on le savait déjà avec ses deux premiers films. 

C'est un film basé sur l'émotion, très retenue, comme l'actrice qui joue.

On retrouve la démarche du récit original de Jessica Bruder, la démarche de Florence Aubenas : quelqu'un qui joue à une journaliste, se mêle aux véritables migrants. D'ailleurs, la quasi totalité des comédiens, à part Frances McDormand, sont tous des migrants, des gens qui bougent, ce qui donne une authenticité, en plus du sens du paysage, du sens épique. 

Elle a tout fait : elle est monteuse, scénariste et réalisatrice du film. Pourtant, là, le triangle des Bermudes se reconstitue pour attaquer le film unanimement, des Inrocks à Libération, des Cahiers du cinéma, qui disent unanimement que c'est un film "consensuel". On lui reproche de ne pas être idéologique… Mais d'abord, quand on est Chinoise et qu'on a vécu en Chine jusqu'à 17 ans, on n'a pas envie d'être idéologique. Deuxièmement, si on prend un film comme "Les raisins de la colère" de John Ford (1940), ce n'est pas non plus un film idéologique. 

Ça prouve que la gauche va très mal : elle ne se reconnaît pas dans un film qui est l'expression d'une tendresse, d'une affection, d'une compréhension de l'autre et surtout des misérables sur cette terre". 

Nicolas Schaller salue "un très beau film, cependant gâché par une musique trop lénifiante…"

"Ce qui est très beau, c'est que le film se construit pierre par pierre. C'est comme si on mettait des petites pierres de rien, des petits gestes anodins bout à bout qui dressent, au final, une sculpture majestueuse. 

Il y a même parfois des petites touches de Terrence Malick, beaucoup plus discrètes, beaucoup plus ténues, quotidiennes. 

J'ai un tout petit bémol : c'est la musique. "The rider" était plus fort parce qu'il était beaucoup plus cohérent. Mais, là, il y a quelque chose de lénifiant dans la musique qui casse justement la beauté rugueuse du film. 

Le personnage de Francis McDormand n'est pas facile, elle a une humanité un peu coriace, rugueuse, tout comme ces paysages qui sont aussi majestueux et très beaux, qui sont arides, caillouteux. C'est ça qui est beau dans le film… La musique amène, malheureusement, une touche lénifiante et sirupeuse qui gâche tout cela…"

Pour Pierre Murat, c'est vraiment "le film qu'il faut avoir actuellement pour son soin du détail"

"C'est une très très grande cinéaste. On l'avait vu dans les deux premiers dont "The rider", et on retrouve là le soin du détail dans un grand espace. Dans "The Rider", c'était déjà ça : des gestes quotidiens de ce type de rodéo qu'elle arrivait à rendre absolument attachant et bouleversant. Là, c'est exactement la même chose. 

En plus, ça rejoint le très grand classicisme américain de John Ford. 

Il y a vraiment une force, un lyrisme, une tendresse pour les gens".

C'est vraiment le film qu'il faut voir actuellement

Le film

🎧  Écoutez l'ensemble des critiques échangées à propos de ce film sur le plateau du Masque et la Plume :

7 min

"Nomadland" de Chloé Zhao

Par Jérôme Garcin

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