Du « Film français » à « Marianne », les belles âmes n’ont pas manqué cette semaine pour s’offusquer du sort réservé à « Bienvenue chez les Ch’tis » dans les nominations aux « César 2009 », soit une présence unique de ce film-phénomène dans la catégorie « Meilleur scénario original ». Cette quasi-absence jugée scandaleuse serait pour Laurent Neumann, mon confrère de « Marianne », la preuve suprême du « fossé qui se creuse entre les élites et le peuple ». Rappelons pour l’occasion que les César ne sont rien d’autre qu’une manifestation professionnelle dont les votants font partie de l’industrie du cinéma. Parmi eux, je cite quelques catégories des différents « collèges » appelés à voter : les exploitants de salles de cinéma, les attaché(e)s de presse des films, les chefs maquilleurs, les chefs coiffeurs, les chefs électriciens lesquels seront quelque peu surpris d’apprendre qu’ils font désormais partie de « l’élite » française (les salaires en moins, quand même !)…C’est une rengaine ringarde qui nous est servie ici : parce qu’un film connaît un succès considérable, c’est forcément un bon film. En quoi cette maxime est-elle gênante ? Tout simplement parce qu’elle induit de facto son contraire : parce qu’un film est un échec commercial, c’est un mauvais film. Et voilà pourquoi « La Règle du jeu » de Jean Renoir boudé par la critique et le public à sa sortie dans les salles en 1939 est un … mauvais film ! On pourrait multiplier les exemples dans les deux sens. Et prouver ainsi que cette façon d’envisager le cinéma est pour le moins ridicule. Le succès ou l’échec d’un film ne disent rien sur ses qualités artistiques. Ou si peu. Ou si mal.On demande aux votants des « César » de se prononcer sur des critères artistiques et non pas commerciaux. S’il s’agit de récompenser forcément le film français qui a fait le plus grand nombre d’entrées en 2008, pourquoi tout ce ramdam médiatique ? Une bonne calculette et le tour serait joué ! Est-il encore possible dans ce pays de penser que, dans le domaine culturel, tout ne se vaut pas ? Est-il possible que, sans se faire traiter immédiatement d’élitiste forcené et forcément dangereux, on affirme qu’Arnaud Desplechin avec « Un conte de Noël » a fait une plus belle œuvre cinématographique que Dany Boon ? C’est grave docteur ? Non, c’est tout simplement plus complexe que certains veulent le faire croire. Il est assez étonnant de constater que même à « Marianne » le fric est roi : tu fais des entrées, tu es le meilleur. Tu fais un bide, tu es un looser. Triste équation, en vérité.Quant au parallèle que Laurent Neumann fait avec le succès public et l’échec critique des « Tontons flingueurs », il mérite d’être examiné de près, car ici aussi rien n’est simple. Tout d’abord, cher confrère, le film de Lautner écrit par Audiard a séduit 3 millions de spectateurs à sa sortie en 1963, soit deux fois moins qu’un autre film « populaire » sorti la même année : « La Cuisine au beurre », un film sinistre et médiocre, une véritable ânerie. A suivre le chroniqueur de « Marianne », si les « César » avaient existé à l’époque, ils auraient du récompenser cette « Cuisine au beurre » et ses plus de 6 millions de spectateurs. Pour information, « Muriel » le chef d’œuvre d’Alain Resnais, rencontra les faveurs de 432 545 spectateur toujours cette même année 1963. J’ai la faiblesse de croire que, depuis lors, l’histoire du cinéma a tranché…Mais revenons aux « Tontons flingueurs ». Ce dernier contient de formidables dialogues écrits par un orfèvre en la matière. On serait bien en peine de trouver l’équivalent dans le film de Dany Boon. D’un côté « Moi, quand on m’en fait trop, je correctionne plus, je dynamite, je disperse, je ventile ! », de l’autre « Ca va, biloute ? ». Le niveau baisse en cinquante ans… D’un côté un film qui parodie un genre, de l’autre un film qui surfe sur le communautarisme régional. Passez-moi l’expression, mais y a pas photo ! Ce qui n’enlève rien aux défauts des « Tontons », soit dit en passant : les passages consacrés à la musique contemporaine, via le personnage joué par Claude Rich, ont les relents d’un poujado-populisme parfaitement idiot, en phase avec le côté réac assumé du tandem Lautner-Audiard. On peut rire à ces « Tontons » sans tout leur passer pour autant.Alors voilà, les « César » ne boudent pas « Les Ch’tis ». Ils se placent tout simplement sur un autre terrain, dans une autre perspective. N’en déplaisent à ceux qui, à défaut d’en être, courent à la poursuite du « peuple » dans une démarche un peu pathétique de suivisme, il faut bien l’avouer. Sinon quoi ? Allez voir « Espion(s) » le premier film de Nicolas Saada avec les impeccables Géraldine Pailhas et Guillaume Canet. Je ne sais pas ce que les « élites » et « le peuple » en penseront, mais moi je trouve ce film fort réussi !La phrase du jour ? « Les amoureux du cinéma sont des gens malades ». François Truffaut

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