C’est peu dire qu’on attendait le nouveau film d’Alain Cavalier, « Pater », avec Vincent Lindon et lui-même dans les deux rôles principaux.

C’est peu dire parce que le précédent film de Cavalier, « Irène » nous avait laissé KO debout lors de sa sortie : il était passé sur nous comme un songe éveillé, celui d’une immense histoire d’amour à jamais brisée, et nous savons que nous vivrons avec ce portrait. « Pater » est donc venu, sinon à l’opposé d’ « Irène », du moins jouant sur notre attente et déjouant notre nostalgie à travers un film bien réel sur les rapports, entre autres, d’un Président de la République (Cavalier) et de son Premier Ministre (Lindon), d’un père et de son fils, d’un cinéaste et de son acteur. Trois niveaux de lecture au moins et d’entrée de jeu, s’il vous plait. Trois niveaux qui se donnent immédiatement à travers la certitude que nous avons bien en face de nous et des acteurs et des personnages et des êtres réels. L’antithèse de « La Conquête », cette annexe du Musée Grevin venue "merveilleusement" en contrepoint jouer l’idiot de la famille Cinéma… Chez Cavalier, tout est intelligence, et malice, et plaisir. Ce qui se donne ici, c’est notre comédie humaine tout simplement. D’emblée, Cavalier sollicite nos cinq sens, ce qui en fait un cinéaste à part. Pour la vue et l’ouïe, c’est presque banal (se méfier quand même des banalités : depuis quelques jours, on voit ici des films qui croient si peu dans les yeux et les oreilles du spectateur qu’ils se croient obligés d’en rajouter…). Mais pour l’odorat, c’est dès la première scène : on y sent la truffe noire, du moins on est certain qu’il s’agit bien de truffe à cause de l’odeur qu’elle dégage. Alors le goût n’est pas loin, sur tout quand « Vincent » demande un peu plus de « ventrêche de thon » dans son assiette. Nous, dans nos fauteuils cannois, on salive, les papilles en éveil. Le toucher viendra plus tard lors d’une incroyable et fugace scène d’accolade virile à trois, façon sirtaki politique. Ce n’est pas indifférent que le cinéma d’Alain Cavalier soit celui des cinq sens sublimés. Ce n’est pas indifférent parce que cela manque en général au cinéma. Et c’est ce qui fait que le film de Cavalier est d’abord un festin de paroles et d’images, un régal qui méritait amplement les 20 minutes d’applaudissements en continu reçus après sa projection d’hier dans la grande salle du Palais des festivals. Il y a, sans jeu de mot pour l’auteur de « Thérèse », un miracle Cavalier. Ce cinéaste est un charmeur, un faiseur de sortilèges en tous genres. Lentement, mot après mot, image après image, il vous invite à entrer chez lui, dans son univers, au son de sa voix presque sourde. Lui le fils-coquet qui se fait enlever le début d’un double-menton qui lui rappelle trop celui de son père. Et nous voici, le temps d’une séquence au miroir comme le filmeur les aime, revenus sur le terrain du film que l’on croyait pourtant avoir déserté. Mais non, il s’agit bien ici d’évoquer à nouveau et le père et le fils. On croit se perdre et Cavalier vous retient par la main : lui seul sait où il veut vous conduire. Vous me direz des nouvelles de ce « Pater » à sa sortie en salles le 22 juin prochain. Et nous aurons d’autres occasions d’en parler assurément. Et si l’acteur de Niro succombait radicalement aux charmes de ce film qui est d’abord une ode au jeu et au jeu dramatique ? Chiche, Bob ?

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