« Pater » d’un côté, « La Dernière piste » de l’autre : Ah ! quelle est belle cette semaine de cinéma avec une telle programmation !

Deux films proprement stupéfiants d’intelligence, d’audace et d’inventivité. Deux « dispositifs » cinématographiques au cœur de leur art et à la marge en même temps. Toujours et encore du cinéma, mais qui n’est pas dupe de lui-même. Quand Alain Cavalier et Vincent Lindon (l’auteur et l’acteur sont ici indissociables) interrogent la notion même de jeu et bâtissent ensemble un mentir-vrai plus vrai que nature et plus décalé que jamais, Kelly Reichardt (réalisatrice américaine des très remarquables « Old Joy » et « Wendy et Lucy ») livre avec « La Dernière piste » une vision radicale d’un mythe cinématographique que l’on croyait éculé, le western. Quand le duo français s’amuse à se jouer des codes et des conventions narratives notamment, l’Américaine inspirée revisite un pan entier de la légende hollywoodienne.

Ce qui fait le lien secret et magique de ces deux films dont la sortie concomitante doit tout au hasard des programmateurs ? Un art aussi consommé que définitif de l’épure et de la litote. Pour revisiter des siècles de spectacle et de mise en abyme, Cavalier et son complice Lindon se parent des plus hauts habits du pouvoir démocratique suprême, aussi aisément que deux comédiens antiques se faisaient roi et conseiller : Paris vaut bien Thèbes du point de vue de la tragédie du pouvoir. « Dans la compagnie de ces deux hommes », on se frotte en se piquant parfois aux rituels démocratiques et dramaturgiques mélangés intimement jusqu’au vertige des cinq sens en éveil.

Cavalier est un sensualiste qui ne s’ignore pas. Depuis longtemps, il nous parle des corps et du trop plein (celui de Thérèse et de son trop plein de foi ou celui de René et sa crise de foie permanente). Trop ? Voire … Plein assurément. Comme Thérèse est pleine de grâce, René était plein de graisse. Et tous deux s’en portaient bien, merci. Ici le pater et son filius, le Président et son Premier ministre, le cinéaste et son acteur, Alain et Vincent, etc et etc, bref tous sont pleins d’une énergie ludique qui fait plaisir à voir. Je joue, tu joues, il joue, ils jouent…. Ces deux-là s’amusent gravement et nous avec. Jusqu’à rejoindre l’actualité (ou inversement d’ailleurs), à lire le titre de « Libération » ce matin : dans le film, Cavalier propose la création d’un salaire maximum sur le modèle antagoniste du SMIC. Pourvu que le film soit entendu ! Ce serait une petite victoire, un pied de nez à ceux qui pensent que le cinéma n’est que divertissement. Il y a ceux qui font « Indigènes » et se trompent en faisant un grossier tract électoral pour une bonne cause récupérée et diluée par le pouvoir en place : on ne s‘improvise pas hommer politique. Et puis, il y a ceux qui, comme Alain C. et Vincent L. savent le poids du langage et du jeu avec les mots : ce soir, ils improvisent en toute connaissance de cause une fable sur l’égalité, forcément entre la liberté et la fraternité. A ce compte-là, « Pater » est avec « Habemus Papam » le seul film vraiment républicain que nous ayions vu à Cannes cette année.

Et « La Dernière piste » ? J’y reviens très vite, mais vous pouvez la suivre d’ores et déjà sans hésiter.

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