Le nouveau film de Jim Jarmusch est loin de faire l'unanimité au Masque et la Plume. Pour les uns, le film est trop long, ennuyeux, mou. Pour les autres, c'est délicat et original…

Paterson (Adam Driver) et sa femme (Golshifteh Farahani) dans le nouveau film de Jim Jarmusch
Paterson (Adam Driver) et sa femme (Golshifteh Farahani) dans le nouveau film de Jim Jarmusch © Mary Cybulski

Paterson, le nouveau film de Jim Jarmusch était en sélection officielle à Cannes et il en est reparti bredouille - à l’exception de la très enviée "palme dogue", décernée au meilleur clebs de la compétition.

Marvin, le bouledogue anglais et bipolaire de Paterson… et qui a gagné la "palme dogue" 2016
Marvin, le bouledogue anglais et bipolaire de Paterson… et qui a gagné la "palme dogue" 2016 © 2016 Window Frame Films Inc. Photo by Mary Cybulski

Comme toujours, Jérôme Garcin synthétise le film en quelques mots :

C’est avec le bien nommé Adam Driver dans le rôle de Paterson, ce chauffeur de bus qui vit à Paterson dans le New Jersey avec Laura (Golshifteh Farahani, ma grande amoureuse), qui est une apprentie chanteuse de country dont l’occupation principale est de toute repeindre chez eux en noir en blanc, jusqu’au nappage des gâteaux, jusqu’à la guitare Arlequin...

Paterson, quand il ne conduit pas, écrit des poèmes sur son carnet (dont un très réussi sur les allumettes).

Le film dure deux heures, il raconte une semaine dans la vie de Paterson, dans la ville de Paterson où vécu Allen Ginsberg et où est né le poète William Carlos Williams.

On peut dire qu’il n’y aucun événement majeur mais il y a une émotion. J'ai été étonné qu'il ne touche pas davantage à Cannes...

Xavier Leherpeur : "un monument d’ennui et d’autosuffisance"

La palme dogue, c'était déjà beaucoup : c’est un monument d’ennui et d’autosuffisance. C’est quoi ce monument de vacuité absolu ? Ce n’est pas un peu ennuyant, c’est horriblement ennuyeux.
Jérôme Garcin : Mais il y a de l’émotion...
Xavier Leherpeur : Mais aucune émotion ! On a une espèce de conducteur de bus coiffé comme un cocker, tout en affliction, avec les bras tendus comme ça vers le bas, un petit carnet, que sa femme passe son temps pendant une heure et quart à lui dire : “Va le photocopier parce que tu vas le perdre !”. Évidemment, puisque ça commence le lundi, le vendredi il le perd. Quelle dramaturgie ! n’en jetez plus c’est passionnant.

Paterson chez lui... à côté de la fameuse guitare Arlequin repeinte en noir et blanc (cf. commentaire de Jérôme Garcin plus haut)
Paterson chez lui... à côté de la fameuse guitare Arlequin repeinte en noir et blanc (cf. commentaire de Jérôme Garcin plus haut) © Mary Cybulski

Il rentre tous les jours chez lui après s'être emmerdé en conduisant le bus ; heureusement il n'écrit pas ses poèmes en conduisant le bus parce que sinon il y aurait des morts - enfin il y a déjà des morts dans la salle ; ça roupillait sec à Cannes, je peux vous le dire !
Jérôme Garcin : Ça, c'est vrai...
XL : Et donc il rentre chez lui et il tombe sur une hystérique qui lui dit “Oh j’ai repeint les rideaux de la douche !”, “Oh j’ai repeint le tapis de la douche !” Super intéressant. C’est d’une misogynie totale parce qu’elle est bête comme c’est pas possible, elle a une espèce de fixation sur le noir et blanc.
JG : Elle est tellement belle !
XL :La vraie misogynie c’est de laisser aux femmes le droit d’être belles mais d’être stupides !
Il écrit ses petits poèmes dépressifs à la haïku avec quatre lignes.
Je ne sais pas à quoi sert ce film qui se voudrait modeste mais qui ne l’est absolument pas, qui est d’une prétention sans nom, parce qu’on voit bien qu’à travers ce rien, il veut raconter la vie mais le film ne raconte rien et ne raconte surtout pas la vie parce que tu ne sais pas le faire Jim, je suis désolé !

Le précédent [Only Lovers Left Alive ] était sublime mais ce truc, Paterson, c’est pas vrai, c’est pas possible, ça ne sert à rien !

Adam Driver joue Paterson dans le film de Jim Jarmusch
Adam Driver joue Paterson dans le film de Jim Jarmusch © Window Frame Films Inc. Photo by Mary Cybulski

Eric Neuhoff : "une très très bonne surprise"

Pour un film de Jim Jarmusch, qui est quand même le cinéaste le plus ramolli du monde, avec peut être Wim Wenders, c'est une très très bonne surprise !
La mollesse s'est transformée en douceur ; il y a quelque chose de très charmant, de très poétique dans le sens banal du mot.

Les poèmes sont pas mal du tout ; j'ai oublié le nom de l'auteur…
C’est un peu un film à la "Marabout-bout de ficelle", ce sont toutes les rencontres de ce chauffeur de bus qui sort promener le clebs et qui en profite pour aller boire des bières dans le bar et discuter avec les clients. On voit que la poésie imprègne complètement son quotidien.

Paterson promène Marvin. Image extraite de "Paterson", le nouveau film de Jim Jarmusch
Paterson promène Marvin. Image extraite de "Paterson", le nouveau film de Jim Jarmusch © Mary Cybulski

C'est un petit peu long en effet…
Sophie Avon : Il y a huit jours en même temps ! C'est un semainier…

Si on aime les romans de Richard Brautigan, il y a tout à fait la même ambiance dans ce film-là…

Sophie Avon : "très savoureux, très délicat"

Je trouve ça très savoureux, très délicat.

Ce sont des personnages qu’on ne voit jamais au cinéma, qui s'émerveillent d’un rien, qui voient la beauté partout. Moi je trouve ça merveilleux.
Jarmusch épouse la simplicité et la modestie de ses personnages. Il fait de l’humour mais sans se payer sur la bête. Golshifteh Farahani est formidable de s'émerveiller comme ça. Elle n'en est pas mièvre ; il arrive à en faire un portrait très pur avec son mari qui l'adore, qui est taciturne et qui écrit.

Evidemment que c’est tous les jours la même chose, C’est l'éloge de la répétition ; c’est l’éloge du quotidien ; c’est l'éloge de la beauté de la vie qui passe jour après jour dans la simplicité.
C’est traité le plus simplement du monde : lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche. On peut trouver ça un peu répétitif mais c’est le sujet même et ça colle au sujet traité.

Golshifteh Farahani dans "Paterson" de Jim Jarmusch
Golshifteh Farahani dans "Paterson" de Jim Jarmusch © Mary Cybulski

Alain Riou : "d’une grande originalité"

J’ai trouvé que c’était un film d’une grande originalité. Je n’avais jamais vu un film aussi doux, aussi gracieux, aussi tendre.

Evidemment, c’est d’une telle douceur et c’est un type qui ne rend pas les coups si bien que ça l’expose aux brutes (comme Xavier).

C’est un film qui se tient parfaitement. C’est vrai qu'il est un petit peu long mais il est gracieux au possible.

Je lui ai consacré un poème, dans le ton du film :
Ne tombons pas du pur
dans le dur ;
ne tombons pas du doux
dans le mou

Xavier Leherpeur : je pense que tu as été plus efficace que moi pour dégoûter les gens d’aller voir le film !

Image extraite de "Paterson" de Jim Jarmusch
Image extraite de "Paterson" de Jim Jarmusch © Mary Cybulski

Ecoutez l'échange entre les critiques dans le Masque et la Plume :

Aller plus loin

Jim Jarmusch était l'invité d'Augustin Trapenard dans Boomerang

Le réalisateur était également invité de Laure Adler chez l'Heure Bleue

Ecoutez l'émission du Masque et la Plume dans son intégralité. Les autres films évoqués ce soir-là étaient :

  • Rogue One : A Star Wars Story de Gareth Edwards (II)
  • Assassin’s Creed de Justin Kurzel
  • Beauté cachée de David Frankel
  • La prunelle de mes yeux de Axelle Ropert
  • Souvenir de Bavo Defurne
  • Manchester By The Sea de Kenneth Lonergan

Les critiques sur Rogue One : A Star Wars Story ont fait l'objet d'une page du même type que celle-ci, à lire ici

En savoir plus sur le film Paterson

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