Alors que sort en DVD son film la "La voix humaine", d'après le texte de Jean Cocteau, Pedro Almodovar était l’invité de l’émission L’Heure bleue. Interviewé par Laure Adler, il est revenu sur son parcours et ses intentions de cinéaste.

Pedro Almodovar à Venise en septembre 2020
Pedro Almodovar à Venise en septembre 2020 © Getty / Kurt Krieger - Corbis

À l'origine, l'écriture et la chanson

Pedro Almodovar : "J'ai commencé très tôt à écrire. À 10 ans, à l’école, je m'intéressais déjà à l'idée de m'exprimer à travers la littérature et l'image. J'ai appris à dessiner et à peindre. Très jeune aussi, j'ai découvert le cinéma. 

Dans mon esprit d'enfant, je rêvais déjà à l'époque, de travailler dans le 7ème art qui me passionnait. C'est une vocation très précoce.

J'ai été chanteur tout le temps où j'ai pu l'être. J'ai chanté des messes en latin ! J'avais une voix blanche, mais elle a disparu à la puberté". 

Enfant, un job d'écrivain public

"Ma mère était écrivain public… Cela fait partie des choses qu’elle a entreprises pour nous faire vivre lorsque nous avons déménagé en Estremadure, un lieu très pauvre à l’époque. Ma mère a fait preuve d'ingéniosité parce qu'elle s'est aperçue que, dans notre rue, tout le monde était analphabète. Elle a un jour décidé qu’elle et moi - j'avais alors 9 ans - allions alphabétiser les habitants de la rue. 

J'écrivais les lettres voulues par nos voisins, et elle leur lisait celles qu'ils recevaient ! En échange, nos voisins nous aidaient en nous offrant des fruits. 

Comme dans Douleur et gloire, ma mère a ensuite décidé que je devais donner des cours aux jeunes du village qui avaient entre 18 en 20 ans quand ils revenaient des travaux des champs. Je leur ai appris à compter, lire et écrire. Avec le recul, cela me semble incroyable".

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L'œuf de couture de sa mère visible dans "Douleur et gloire" 

"Je me souviens de cet œuf de bois comme d'un objet absolument merveilleux. J'ai beaucoup vu enfant, des femmes raccommoder des chaussettes avec". 

La boîte à couture de ma mère et de mes sœurs était comme une malle au trésor. D'être au contact de ces outils de couturière était un émerveillement. Grâce à eux, j'avais l'impression de vivre dans un conte pour enfants.

Une promesse faite à sa mère non tenue         

"C'est une chose à laquelle j'ai souvent pensé. Quand la personne est mourante, le personnel de santé nous oblige à la laisser à l'hôpital pour la sauver jusqu'au bout. Mon frère et moi n'avons pas été capables de réagir quand nous l'avons vue au plus mal. Or c'était très important pour elle de mourir à la maison. Elle l'avait précisé à ma sœur. Dans notre tradition, ce qui touche la mort se transmet à la fille. Ma mère avait pensé à tout. Elle savait comment elle voulait être habillée et elle ne désirait pas avoir les pieds attachés. Dans la Mancha, on met un lien autour des pieds pour éviter qu'ils tombent sur les côtés". 

Elle voulait aller là où elle allait, sans entrave, la plus légère possible.

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Des origines populaires rurales et urbaines

Je ne me suis jamais caché de venir d'un milieu populaire, ni dans les entretiens, ni dans ma vie privée. Le cinéma représente la double culture à laquelle j'appartiens : rurale et urbaine.

"Dans Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? (1984) il s’agit d’une famille qui arrive à Madrid et essaye de survivre. Dans La fleur de mon secret (1995), c'est aussi une famille qui a déménagé pour chercher meilleure fortune. Cela se passait ainsi dans les années 1960. 

Jusqu’à Douleur et gloire, je n'ai pas fait vraiment de films où je parle de moi de façon directe. Là, le personnage me ressemble : il exerce ma profession, il a la même coiffure que moi, et il vit dans le même appartement que le mien, son enfance est la mienne". 

Une quête des sentiments

Je ne me vois ni comme un artiste, ni comme quelqu’un qui a pu émouvoir tant de gens.

Je suis quelqu’un de simple qui a juste décidé que mon travail était le cinéma. 

A travers cet art, j’ai expliqué ce qui comptait dans ma vie. Si visuellement, mes films peuvent paraître pop, c’est parce que j’ai grandi dans les années 1960, période de ce courant. Mais au-delà de cet artifice que représente le langage cinématographique, ce qui m'a toujours préoccupé est la vérité des sentiments. Je cherche à ce que le spectateur, au-delà du décorum et de l’histoire éprouve les sentiments des personnages. 

Par exemple dans Femmes au bord de la crise de nerf, une comédie extrêmement visuelle, très artificielle, l’important pour moi est la reconnaissance du seul élément authentique du film : le sentiment de solitude de cette femme, l’abandon… Et la folie dans laquelle elle sombre lorsqu’elle est quittée par l’homme qu’elle aime. 

Dans toutes les histoires que j’écris, c’est la partie la plus humaine qui m’importe.

J’essaye de m’approcher de la réalité des sentiments. Je donne au spectateur les ressorts humains, même avec des personnages auxquels ils ne veulent pas s’identifier comme le psychopathe de Parle avec elle (un infirmier qui viole sa malade)".

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La cinéphilie… comme Truffaut

"J’admire François Truffaut, c’est un réalisateur cinéphile. Comme lui, j'aime le cinéma, et nous le célébrons à l’écran. Nos personnages vont au cinéma, ils en parlent… Dans Talons aiguilles, le personnage de Victoria Abril pour faire comprendre à sa mère comment fonctionne leur relation à toutes les deux, elle cite un film de Bergman".

Des souffrances physiques et de la solitude

"Quand j’ai commencé à écrire la première page de Douleur et gloire, je sortais d’une opération grave du dos. Le seul moment agréable de cette période était lorsque j’étais sous l’eau de la piscine. Cela m’a mené à l’eau de la rivière de mon enfance. Je n’aime pas me plaindre. Mais ce film est né de ces moments douloureux. 

J’ai pris conscience de la solitude pendant ces mois de confinement. J’ai découvert que je vivais auto-confiné depuis longtemps. J’ai décidé de rompre avec cet état solitaire. J’ai retrouvé des amis. Mais de nouveau, je vis assez isolé. Mais comme je prépare mon prochain film, je suis entouré par l’équipe du film". 

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L'amitié avec Jeanne Moreau 

"Jeanne Moreau est une idole que j’ai eu la chance de connaître. J’ai vu à dix ans son film Moderato Cantabile. La façon d'être de Jeanne Moreau avait quelque chose de magnétique que l’on retrouvait dans sa façon de jouer, et de marcher. Il y des films où sa principale action est de marcher. Par exemple, dans Ascenseur pour l'échafaud, on voit beaucoup cette comédienne déambuler sur les trottoirs de Paris toute la nuit. 

Quand nous nous sommes rencontrés, c'était comme si on s'était connus depuis toujours. On parlait le même langage. J'ai été très frustré de ne pas pouvoir faire un film avec elle parce qu'elle était prête à le faire. Peu de temps avant sa mort à 87 ans, elle proposait d'en faire un sur une femme qui pense à tous ses amants. Je m’en veux de ne pas l'avoir fait.  Elle était une de mes grandes amies comme Pina Bausch et Chavela Vargas. Aujourd’hui, je vois Penelope Cruz tous les jours quand je ne travaille pas. Et sinon les femmes les plus proches sont celles qui travaillent pour moi : les deux attachées de presse". 

Avec "La Voix humaine" s’ouvre un nouveau cycle de vie artistique

"En faisant La Voix humaine, je me suis senti comme un débutant. J'avais la même excitation stimulante que l'on ressent quand on débute quelque chose. Mais peut-être est-ce parce que c'est un court-métrage. Cela m'a permis de faire davantage d'expérimentation et donc de retrouver cette sensation de découverte. Un sentiment merveilleux que j’ai partagé avec Tilda Swinton. Cela a été un plaisir de la diriger". 

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"La Voix humaine"

"Dans cette version, j’essaye de réunir le théâtre et le cinéma de sorte qu’ils soient inséparables. J’utilise une scène de théâtre, mais je sors mon héroïne pour montrer les entrailles du cinéma. Je la fais déambuler comme un fantôme…

Je montre la réalité matérielle de la fiction qu'est le cinéma. Mais ce qui ressort, et ce qui permet au spectateur de suivre l’histoire, est la douleur de cette femme. L’important dans le film est la sensation de solitude et celle de cette femme qui est au bord de l'abîme. À travers la parole, les mots, elle se récupère. Le spectateur doit ressentir cela et en même temps, profiter de la partie formelle". 

Le rouge 

"Chez moi, les couleurs ont une fonction narrative, mais leur choix se fait grâce à l'intuition et à l'instinct. Lorsque je créé le décor, je décide du type de sol, de mur, de meubles, de vêtements que porteront les acteurs, du maquillage, des objets, des tableaux

J’agis comme un peintre en trois dimensions.

C’est vrai que la couleur rouge est essentielle dans mon cinéma, mais je ne sais pas pourquoi. Peut-être qu’au-delà de l’esthétique, parce que c’est une couleur pleine de vitalité. Et elle est délicate à manier pour les accords avec les autres. Dans La Voix humaine, la robe de Tilda est rouge. Et cela lui va très bien". 

Dans notre culture espagnole, le rouge est la couleur de la passion, du jeu, et du sang. Tout cela est très présent dans mes films. Mes personnages sont passionnés.  

Vieillir

C’est une obsession. Beaucoup de personnes vieillissent joyeusement, pas moi. Je suis très conscient des petites choses que l'on perd avec le passage du temps. 

"Mais je ne vois pas les avantages, comme la maturité. Pour moi, c’est le synonyme de douleurs, et de mots que l'on ne retrouve plus. Mais je ne suis pas non plus partisan de lutter contre l'âge en faisant de la chirurgie esthétique. J'apprends et j'espère savoir un jour porter l'âge avec dignité". 

"Un étranger était entré dans ma vie et cet étranger, c'était moi…"

"J’avais écrit "Un étranger était entré dans ma vie et cet étranger, c'était moi…" un jour, en rentrant de voyage de promotion. Maintenant, je me reconnais dans cette personne que je vois dans le reflet du miroir. La sensation d'être un étranger par rapport à moi-même a disparu." 

ECOUTER | L'Heure bleue avec Pedro Almodovar

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