Pourquoi le taire ? Les deux premiers films réalisés par l’actrice Maïwenn (« Pardonnez-moi » et « Le Bal des actrices ») ne m’avaient guère convaincu.

POLISSE
POLISSE © radio-france /

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Leur égocentrisme revendiqué et en soi respectable ne me semblait guère mis à distance par le biais du cinéma. Une hystérie sans retenue y reignait, comme si l’affect emportait tout sur son passage, comme si le passage à l’objet artistique ne nécessitait pas un véritable travail créatif. Or, « Polisse » est venu. Premier film français en compétition, il déploie une vigueur, une insolence, une vitalité et une créativité à cent coudées des œuvres précédentes. Comme si le bon génie de la maturité s’était délicatement mais fermement posé sur les épaules de la cinéaste. Plus prosaïquement, on notera que Maïwenn a travaillé avec une coscénariste, et pas n’importe laquelle, Emmanuelle Bercot. Ceci explique peut-être cela : un certain cinéma d’auteur français crève de ce culte voué à l’écriture solitaire en une référence erronée d’ailleurs à la Nouvelle Vague. Quoi qu’il en soit cette écriture à quatre mains et même peut-être plus sied à Maïwenn. On imagine mal en effet que les dialogues de son film sur le quotidien fictionné des membres d’une Brigade parisienne de Protection des mineurs ne soit pas issu en partie de sa propre immersion dans ce milieu professionnel durant plusieurs semaines et de l’apport des comédiens eux-mêmes. Disons une fois pour toutes en passant que que l’ensemble du casting est irréprochable et qu’à compter de ce jour je crée le « Club de ceux qui militent pour la fusion des prix d’interprétation masculine et féminine en un seul, exceptionnellement cette année pour Polisse » ». Je sais ça fait deux clubs en deux jours : Cannes me rend communautaire… Evidemment, on parlera des parrainages glorieux et justifiés (« Police » Pialat, « L.627 » de Tavernier et « Le Petit Lieutenant » de Beauvois notamment). Et on aura raison sur une volonté commune de « faire juste » à propos d’un milieu qui en France avive les passions. On est pour contre ou contre la Police, par exemple, soit deux tautologies profondément idiotes. Ah qu’on aurait aimé voir sur le petit écran français une série policière aussi libre et fine. C’est de fait cet esprit-là, presque feuilletonnant de quotidienneté, que Maïwenn parvient avec un rare talent à recréer. Mais la moindre minute de son « Polisse » vaut deux épisodes de « P.J. » tout autant que des séries américaines. Elle parvient à trouver l’équilibre idéal entre les récits du réel et les fictions des personnages. L’alchimie fonctionne parfaitement parce qu’elle repose sur un aller-retour permanent qui ne laisse jamais le spectateur en repos. La moindre baisse de tension fictionnelle est immédiatement relayée par un cas, une enquête, une course-poursuite dans un Paris plus vrai que nature, celui de Belleville singulièrement. Les histoires sentimentales entre flics qui d’habitude plombent les récits et virent à la caricature ne cessent ici de renvoyer à la dureté quotidienne de ce qu’ils vivent. Comment pourraient-ils aimer en paix eux qui côtoient chaque jour le massacre des innocents et l’injure faite aux faibles ? Chacun y répond comme il peut. Avec coups et blessures d’amour propre et d’amour tout court. Il y plusieurs scènes sur le fil du rasoir dans « Polisse » et dont certaines sont comme des récits à part (on songe notamment à un « accouchement » après un viol), elles s’inscrivent alors dans cet art consommé de la narration qui fait le prix du film de Maïwenn. Curieusement, on ne parlera pas ici de film « choral » tant le propos est tenu en permanence, tant la communauté de destins l’emporte sur les destins eux-mêmes. En nous parlant de cette « Polisse », la cinéaste et sa coscénariste nous parlent évidemment de la France d’aujourd’hui. J’ai tendance à croire que Robert Guediguian préférera aller voir ce film-là plutôt que le Woody Allen… Que ce petit miracle de cinéma fier et volontaire vienne après deux jours de festival seulement rend disponible pour toutes les aventures cinématographiques à venir. Mais, la « petite musique » de Maïwenn n’est pas prête de s’éteindre. On sait désormais qu’une cinéaste est née. Ce n’est pas tous les jours fête.

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