Oui, pourquoi « Potiche » ? Pourquoi recommander ce film tiré d’une pièce de boulevard, alors même que ce théâtre m’est parfaitement étranger ? Peut-être d’abord par un rapprochement avec Patrice Chéreau qui, en montant jadis « Le Retour au désert » de Koltès avec Jacqueline Maillan dans le rôle principal me permit de rire franchement au cabotinage bluffant de cette actrice bien plus géniale que ne le laissaient penser ses rôles habituels. C’est l’éternel problème des « comiques » catalogués comme tels à qui il faut un Tavernier (cf. Galabru), un Melville (cf. Bourvil) ou un Chéreau donc pour prouver qu’ils ont autre chose en magasin que des langues de belle-mère… Oui, je l’avoue, Maillan m’apparut alors dans toute sa folie et dans tout son talent. Quand aujourd’hui Ozon joue la même partition que Chéreau mais à front renversé avec Deneuve, l’exercice, aussi pervers soit-il, me semble tout autant délectable. Faire jouer une potiche boulevardière à l’égérie de Truffaut, Téchiné et tant d’autres, voilà qui est alléchant et, de fait, parfaitement réussi. Ce front renversé est d’ailleurs la position favorite du film dans son ensemble. Ozon ségoliniste notoire lors des dernières présidentielles s’en donne à cœur joie dans la dernière partie du film : sa Suzanne Pujol candidate à tous les travers de la candidate socialiste, ses partisans finissant par la confondre avec une sorte de Sainte Vierge définitivement maternante et infantilisante. Quant à Gérard Depardieu, son incarnation d’un député-maire communiste est absolument parfaite et diamétralement à l’opposé de ses récentes déclarations sur tous ces paresseux qui veulent prendre une retraite bien méritée à un âge décent ! Il est vrai que depuis, l’immense acteur qu’est Depardieu s’est rattrapé aux branches de la promo en délirant positivement sur Georges Marchais lequel pourtant n’était pas, si je m’en souviens bien, pour la retraite tardive ! Mais, soit dit en passant, on aime souvent les dirigeants communistes précédents dans cet étrange pays, je ne sais si vous l’avez remarqué ! C’est ainsi que du temps de Marchais, on pleurait sur Duclos et Hue fut la nostalgie des années Buffet ! « Solitude… » comme disait, philosophe et désabusée, Marie-Christine Barrault dans « Non, ma fille tu n’iras pas danser ». Au fond, seul Luchini joue sa partition habituelle : l’acteur-fétiche de Rohmer, cinéaste magnifiquement réac, incarne à la perfection le grand capital. Et c’est peut-être la raison pour laquelle, il me semble être le maillon faible de ce casting par ailleurs impeccable. Mais, ces contre-emplois ne sont que rideaux de fumée : ce qui intéresse profondément Ozon et ce qui fait la richesse souterraine de son « Potiche », c’est assurément le couple Deneuve-Depardieu. Impossible après sept films ensemble de faire comme si rien n’avait déjà existé. Ces deux-là vont finir par devenir le plus beau couple du cinéma français, le plus pérenne et le plus stimulant. Bien loin devant Gabin-Morgan. Cette nouvelle rencontre dans « Potiche » ne peut se regarder réellement sans penser d’une part à « Quand j’étais chanteur » de Giannoli (et c’est dans « Potiche » la scène de la boîte de nuit où Deneuve et Depardieu dansent ensemble) et d’autre part et bien plus encore au film méconnu, terrible et magnifique d’André Téchiné : « Les Temps changent ». Le cœur secret du film d’Ozon, bien loin du boulevard Royal, réside dans ce film-là qui relate les retrouvailles de Gérard et Catherine et la redécouverte d’un amour qui ne peut cesser malgré le temps, les épreuves, malgré surtout le poids des ans sur les corps et les visages. C’est ce que racontent en chœur Téchiné puis maintenant Ozon. Ce dernier tisse un nouveau motif dans cette superbe histoire d’amour où Depardieu manquait de mourir entraîné par son propre poids et plus encore par ses regrets. Cette fois, avec Ozon, tout semble plus léger évidemment. On y chante même « C’est beau la vie ». Soit une chanson écrite par un chanteur communiste inspiré et que reprend Catherine tandis que Gérard l’écoute rêveusement sur son poste de radio (chez Téchiné, c’est elle qui travaillait à la radio…). C’est beau le cinéma quand il multiplie ainsi les passerelles secrètes et fait se dialoguer des films. Et qu’il se permet de multiplier les lectures donc les plaisirs. J’en ai eu aujourd’hui même une autre preuve de ces correspondances secrètes : une auditrice me fait justement remarquer les liens qui peuvent unir deux premiers films admirés et défendus ici-même : le tout récent « Belle Epine » de Rébecca Zlotowski et l’un peu plus lointain « Le Bel Age » de Laurent Perreau. C’est manifeste, un dialogue existe entre ces deux œuvres. Et c’est le propre du spectateur que de révéler, d’écouter et d’amplifier même ce dialogue.

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