Il faudra faire avec ou plus exactement sans : Danielle Darrieux reste invisible, semble-t-il, au moment où la Cinémathèque française lui rend (enfin) hommage. Impossible autrement dit d’envisager un entretien avec elle. J’en avais pourtant rêvé. Comment ne pas tomber amoureux d’elle ? Dans ses premiers rôles, elle est la légèreté et l’insouciance même. Puis vinrent ensuite les années 50 où la figure se fait plus grave et prend véritablement son envol avec « La Ronde », « La Vérité sur Bébé Donge » et surtout surtout surtout « Madame de… ». Dix ans passent et Jacques Demy en fait celle qui ne veut pas devenir « Madame Dame » dans « Les Demoiselles de Rochefort ». Quinze années de plus et Demy à nouveau lui confie un rôle sur mesure pour « Une chambre en ville », tandis que Vecchiali avec le trop méconnu et définitivement bouleversant « En haut des marches », Téchiné avec le vénéneux « Lieu du crime » et Sautet avec le réjouissant « Quelques jours avec moi » donnent à sa maturité étincelante des écrins miraculeux. Et sinon ? Plus de 100 films dont la Cinémathèque présente jusqu’au 3 mars l’immense majorité. Qu’est-ce qui fait que DD a la grâce ? Ne comptez pas sur moi pour percer le mystère. Elle a, c’est certain, l’ironie distante des chats et l’élégance des séductrices discrètes. Elle cultive une sorte d’attraction solaire qui lui permet de jouer aussi bien la distance que la proximité. A l’image d’une voix que le musicien Demy sut parfaitement cerner : on y retrouve et le XVIè arrondissement et les faubourgs dans une alchimie aussi improbable que socialement impure donc attirante. Avec elle, la bonne bourgeoisie danse la Carmagnole sans cesse sur un volcan. Elles sont très peu parmi les actrices françaises à savoir jouer de ces contraires en toute liberté. Aux côtés de DD, on peut citer Micheline Presle, Françoise Fabian, Hélène Surgère, Geneviève Page. Et leurs héritières iraient se nicher du côté de Bonnaire et Huppert.Décidément Darrieux même ainsi située dans une famille reste singulière. A deux reprises (pour Demy puis pour Téchiné) elle incarna sur grand écran la mère de Catherine Deneuve. Cette dernière a déclaré : « Danielle est la seule actrice qui m’empêche d’avoir peur de vieillir. » Pour l’instant, c’est nous qui vieillissons : Darrieux reste, elle, sur l’écran noir de nos nuits blanches cinéphiles. C’est à dire qu’elle fait partie de ce Panthéon personnel vers lequel on marche quand on a un coup de blues, quand, comme Paul Vecchiali et comme tous les petits garçons devenus grands, on pense à la mère qui n’est plus là, quand enfin on se tourne vers le cinéma comme vers l’ultime refuge, la dernière caverne où se projettent des ombres qui nous font lever les yeux. On sait alors que Danielle Darrieux est là, on sait qu’elle va trouver très drôle que le marin Jacques Perrin lui dise qu’il va « en perm’ à Nantes », on sait qu’elle va fredonner « En haut des marches ». Alors, la vie va.La phrase du jour : « Quelle sublime comédienne. Regardez ce tendre mouvement de l’épaule… et ce sourire qui ne sourit pas mais qui pleure. Ou qui fait pleurer. Je l’adore. » Max Ophuls à propos de Danielle Darrieux.

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