Les cinéphiles sont des gens singuliers. Pour déclarer leur amour à un film, il leur arrive de créer des objets cinématographiques non identifiables. Certes, c’est bien un film sur un autre film dont il s’agit ici, mais cet effet de miroir est troublant, saisissant, comme si l’objet aimé et la déclaration d’amour ne faisaient qu’un, fondus dans un nouveau moule. C’est le cas du documentaire qu’Henri-François Imbert vient de consacrer au merveilleux film de Jean Eustache, « Mes petites amoureuses » et qui sort demain mercredi dans les salles. Comment dit-on « Je t’aime » à celui ou à celle que l’on aime ? Comment dit-on « Je t’aime » à un film ? C’est du pareil au même. D’accord, pas tout à fait ! Mais les ressemblances sont troublantes. Et la première d’entre elles, c’est qu’en général, on ne sait pas faire, on ne sait pas dire. On tremble. On hésite. On défaille. Et puis, on finit pas se lancer à l’eau. L’exercice est périlleux. Mais prometteur.Dans le cas d’un film, le problème, c’est la réponse : pas d’amour vrai sans réciprocité. Tel est le supplice du documentariste : déclarer sa flamme et tendre l’oreille pour entendre le film y répondre. C’est ce qui se passe avec ce « Temps des amoureuses ». De petits cailloux en petits cailloux, d’acteurs retrouvés par hasard en affiches exhumées, Jean Eustache au delà du temps qui est passé semble adresser à Imbert, documentariste amoureux, des preuves de sa bienveillance et de sa sollicitude même. Des preuves d’amour donc. C’est en cela que le film est touchant. C’est en cela qu’il est un film non pas sur « Mes petites amoureuses » mais un film « avec » ce film.Au détour d’une recherche en forme de quête sensuelle, Henri-François retrouve (ou non…) les deux jeunes filles qui émurent le jeune héros du film. Les innocentes frasques enfantines, et en l’occurrence narbonnaises, décrites par Jean Eustache viennent comme en echo à ce documentaire. La confrontation du passé et du présent ne débouche aucunement sur une nostalgie qui par définition serait vaine. Et la déclaration d’amour ne cherche jamais à rivaliser avec l’objet aimé. « Le Temps des amoureuses » est ainsi une belle lettre d’amour, avec ce qu’il faut de pudeur et d’abandon.La phrase du jour ? « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront. » René Char, « Les Matinaux »

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