C’est quoi un acteur ? Et plus exactement, c’est quoi un grand acteur ? A cette question-là, point de réponse définitive peut-être. Mais des réponses ponctuelles, assurément oui. Et souvent des réponses évidentes, fulgurantes, définitives. Comme ce fut le cas ce matin durant la projection de « Rapt », le nouveau film de Lucas Belvaux (en salles le 18 novembre prochain), adaptation de la fameuse affaire de l’enlèvement du baron Empain, avec Yvan Attal dans le rôle principal. Il faut attendre la dernière partie du film pour voir apparaître Gérard Meylan dont on avait noté le nom à la volée durant le générique. Avant son apparition, les geôliers de l’industriel enlevé étaient de sinistres crapules sans foi ni loi. Le personnage du « Marseillais » (sic, c’est ainsi que Meylan est crédité au générique de fin) prend à un moment donné le relais. Il fait partie du gang, mais lui est humain, sympathique, presque compatissant avec son otage. S’il n’est pas une brute épaisse, c’est qu’il a compris que Stanislas Graff (l’otage), c’est son tiroir-caisse en puissance, sa retraite dorée potentielle, son château en Espagne incarné. Alors il la joue copain-copain. A juste titre. Mais, me direz-vous, quoi d’exceptionnel dans ce rôle secondaire pour un acteur qu’on a connu premier de cordée chez Guédiguian ? J’ai en effet oublié de vous donner un petit détail. Pour que l’otage ne puisse jamais les reconnaître, chacun des ravisseurs porte une cagoule noire en permanence. Alors voilà, dans ce film, Meylan, c’est une voix, des intonations, une carrure, des gestes, une silhouette, et c’est tout. Pas un visage, vous m’entendez ? Pas ces artifices faciles (un regard, des lèvres, un nez, un grain de peau,…) qui retiennent le regard et l’émotion qui va avec. Ici, rien de tout cela. Ce que l’on voit, c’est une forme agile masquée qui parle avec une voix envoûtante. Meylan virevolte tout en restant au sol, à raz de terre des préoccupations prosaïques de son personnage (la chasse, les armes à feu, l’argent , la belle vie,...). Il est une apparition sans visage et il est le meilleur acteur de ce film. Loin devant, hors de toute composition ou fanfaronnade. Il est évidemment (c’est presque trop facile !) du côté de Brecht et du masque. Même Guédiguian le marxiste n’avait pas osé cela : Meylan à l’état corporel et sonore pur. Dans cette prison, face à son otage, Meylan-le Marseillais rayonne. Il respire le jeu. Il est l’acteur-roi. Celui qui se fait oublier sans jamais disparaître. Celui qui restera à jamais dans nos mémoires de spectateur comme le spectre shakespearien de cette tragédie d’un roi nu. Meyaln mériterait toutes les récompenses pour ce rôle. Non par goût du paradoxe, mais simplement parce qu’exister sans son visage à l’écran, c’est la plus belle preuve qu’un acteur existe vraiment. Comme quoi quelques minutes et deux ou trois scènes à peine peuvent vous faire toucher les étoiles. Gérard Meylan est un grand acteur.Ah ! ça ira !La phrase de la nuit ?" Litote : comme Chimène, dans « Le Cid », faisant l’aveu de son amour à Rodrigue, par ses mots : « Va, je ne te hais point. » "Adolphe Hatzfeld, « Dictionnaire général de la langue française »

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