Il n’avait pas voulu nous le dire durant l’émission, mais il vient de « cracher le morceau » à Pascal Mérigeau dans « Le Nouvel Observateur » de cette semaine ! Michel Piccoli, notre invité de vendredi dernier avec Pauline Etienne pour « Le Bel Age », incarnera dans le prochain film de Nanni Moretti un cardinal qui refuse la charge pontificale. L’acteur a finalement outrepassé l’interdit du cinéaste lequel avait exigé le silence sur ce rôle à venir. Clin d’œil de l’histoire immédiate : tandis que le plus talentueux des cinéastes italiens actuels s’apprête à prolonger l’idée que décidément « la messe est finie » y compris pour ceux qui la servent au plus haut niveau, une déséquilibrée italienne s’emploie à faire perdre l’équilibre au représentant de Dieu sur terre… Et c’est un cardinal français qui en paie la fracture ! Comment ne pas aimer ces hasards entre histoires vraies et fictions bien réelles ? Durant cette semaine si peu sainte et tellement païenne et sympathique à force de cadeaux et autres agapes, on se verrait bien multiplier les passerelles hasardeuses entre cinéma et réalité, entre ce qui fait le rêve et ce qui fait la réalité. Pour le reste, j’ai gardé la voix et le sourire de Michel Piccoli en tête et je dédie ce souvenir à l’auditeur très mécontent d’avoir entendu l’acteur débiter, je le cite, des « lieux communs et des banalités ». On aura tout entendu ! Ce serait le rêve si on pouvait chaque vendredi entendre de telles banalités ! Passons… il y a chez Piccoli comme l’application à l’art de l’acteur de ce que Gide écrivait à propos de l’art de l’écrivain : « Il faut être tout près de la folie quand on rêve et tout près de la raison quand on écrit ». On sent les gouffres chez Piccoli et c’est son jeu qui fait toute la différence. En revoyant très récemment et avec infiniment de plaisir la fameuse scène dite du gigot dominical dans « Vincent, François, Paul et les autres » de Claude Sautet, soit l’une des plus belles colères du cinéma français, j’ai mesuré l’incroyable dosage dont est capable Piccoli. Tout ici est sur le fil du rasoir. On pourrait basculer dans le grotesque ou le surjoué. Or, c’est Piccoli qui donne le tempo : même Montand le cabot est obligé de se coucher et de ramper. Cette scène justifie une vie d’acteur. Elle est comme une carte de visite, un CV, un formidable résumé de ce qui peut être fait en dessous ou en dessous de la tonalité utilisée de main de maître par Sautet. On joue du Piccoli comme d’un Stradivarius. C’est cette dimension qui explose au cours de la scène en question. La magie opère, un point c’est tout. Dans « Le Bel Age « de Laurent Perreau, Piccoli se met une fois en colère contre sa petite-fille alias Pauline Etienne : « J’exige… » lui dit-il. Piccoli, c’est un roi Lear de tous les instants. C’est donc nous, forces et faiblesses incluses. C’est maintenant qu’il faut le lui dire. C’est maintenant et pas quand il sera trop tard qu’il faut dire à cet acteur-là combien nous est précieuse son énergie désespérée et vitale, combien il traverse notre vie de spectateur, combien il bouleverse et fait bouger les frontières. C’est dit.Ah ! ça ira !La phrase de la nuit ?« Ce sera comme quand on rêve et qu’on s’éveille.Et que l’on se rendort et qu’on rêve encor. »Paul Verlaine, « Jadis et naguère »

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