Le jeune cinéaste chinois de 31 ans, Gu Xiaogang, présente le premier volet d'une saga familiale dans la Chine contemporaine, dans lequel le spectateur assiste aux enjeux d'une transformation urbaine sans précédents. Le film a unanimement conquis "Le Masque et la Plume" qui en est sorti profondément ému.

Affiche du film "Séjour dans les monts Fuchun" de Gu Xiaoping
Affiche du film "Séjour dans les monts Fuchun" de Gu Xiaoping © ARP Distribution

Le film présenté par Jérôme Garcin 

Voici une longue fresque présentée à Cannes, en clôture de la Semaine de la Critique. Tout commence dans un restaurant où quatre fils, les belles-filles et les petits enfants fêtent les 70 ans d’une matriarche. Victime d’un AVC, elle doit être prise en charge par les siens, mais ils sont tous endettés. Dehors, la Chine se transforme et la ville d’Hangzhou, à 200 km de Shanghai, se reconstruit, livrée à la spéculation et au libéralisme à tout crin. Tout change, sauf le long fleuve tranquille, qui coule au milieu de cette région escarpée... 

C'est troublant, allez voir, courez voir, galopez voir ce film !

Pierre Murat a trouvé le film magnifique !

PM : "C'est formidable. D'abord, je trouve que l'année 2019 s'était ouverte en janvier par un film chinois qui s'appelle An Elephant Sitting Still, qui est une merveille ! Voyez-le, c'est magnifique ! Et l'année s'est terminée, il y a quelques jours, par ce film-là qui est aussi beau, totalement différent, dans le côté fresque, dans les mouvements de caméra. Il y a ce mouvement absolument génial mais qui reste discret où on prend par exemple ce couple qui marche sur la rive, avec toute une tendresse pour les personnages dont tous sont absolument magnifiquement croqués

On a hâte de voir les deux autres qui vont suivre ! C'est vraiment l'année asiatique, c'est splendide !"

Pour Charlotte Lipinska, c'est le grand film de ce début d'année 

CL : "C'est très émouvant de voir la naissance d'un cinéaste : il n'a que 31 ans. On ne connait pas du tout ce garçon et au bout de dix minutes de film, on se dit Wow ! pour la précision de sa mise en scène, le regard qu'il porte sur chaque protagoniste qui pourtant, sont nombreux puisqu'on nous présente toute la famille. Il glisse petit à petit de l'un à l'autre à l'intérieur du film sans qu'on s'en aperçoive. 

C'est magnifique, cette force tranquille qui traverse le film à l'image de ce fleuve qui traverse la ville dont il est question

Les événements arrivent les uns après les autres et même s'ils sont assez dramatiques pour cette famille de classe très très moyenne, qui éprouve des difficultés d'argent, qui va devoir s'adapter au boom économique de la Chine, à cette ville en pleine mutation au milieu de la nature. 

Et très étrangement, il y a une sorte de calme, de sérénité : chacun des protagonistes accueille ces transformations urbaines avec une sorte de fatalité et la famille va se recomposer en fonction de ces événements-là. 

Ce qui est très beau aussi, c'est qu'on voit vraiment la différence des générations et comment la politique de l'enfant unique fait que les enfants sont les uniques dépositaires de l'avenir des parents ; combien c'est difficile pour eux puisque les parents, pour s'assurer des vieux jours un peu tranquilles, vont tout faire pour que leurs enfants aient une bonne situation. Cela passe par des mariages plus ou moins arrangés pour les filles, ou des études, un métier pour les garçons. Et que de fait, si les enfants aspirent à d'autres choses, ils sont tiraillés entre le respect qu'ils doivent à leurs parents et leurs aspirations personnelles. 

C'est bouleversant, d'autant que les acteurs ne sont pas des acteurs professionnels, ce sont des amateurs, ce sont les amis, la famille du réalisateur et ils sont pourtant tous d'une justesse incroyable

Vivement le deuxième ! C'est le grand film de ce début d'année !

Une photo tirée du "Séjour dans les monts Fuchun" de Gu Xiaoping
Une photo tirée du "Séjour dans les monts Fuchun" de Gu Xiaoping / ARP Distribution

Xavier Leherpeur salue la beauté absolue d'un film qui aurait pu, selon lui, obtenir la Caméra d'or à Cannes 

XL : "Je suis entièrement d'accord. Même à l'intérieur du premier volet, il y a déjà des ficelles, avec du suspense, des intrigues parallèles, dotées de cette beauté absolue de la mise en scène

On pense d'ailleurs énormément à Jia Zhangke qui, lui-même, a tourné des zones urbaines détruites par le pouvoir hégémonique du libéralisme, de l'ouverture du Parti communiste à une économie de marché, lui aussi a beaucoup utilisé le paysage urbain comme métaphore de ce qui était en train d'arriver aux populations. 

Là on se dit qu'il est surdoué et en même temps, il a une personnalité telle, une espèce de sérénité de la mise en scène d'une précision extraordinaire : il filme à la fois l'ensemble du paysage urbain, la nature, et ce fleuve sur lequel on coule avec les différentes saisons. Il y a aussi les différentes intrigues de la famille puis les personnages afférents qui nous racontent vraiment le sacrifice d'une classe moyenne.

C'est passionnant comme un feuilleton, avec des rebondissements, des coups de théâtre !

C'est une mise en scène qui n’accentue rien et qui accompagne tout à l'exacte distance ! 

Il n'a pas eu la Caméra d'or à Cannes, mais il l'aurait méritée même si j'aime beaucoup la Caméra d'or de cette année, n'y échappez pas !"

À son tour Eva Bettan est sortie envoûtée par la mise en scène du film 

EB : "Je suis d'accord avec tout ce que vous avez dit ! Cette impression que tout coule alors que c'est un film qui repose sur énormément de ruptures où on ne parle que d'argent. Il est devenu le ressort de ce monde. 

Comme Jia Zhangke, à une échelle plus petite, il montre un monde qui évolue : l'immeuble dans lequel les gens habitent est en train d'être démoli et, parallèlement, on voit le fleuve qui coule et la vie qui évolue

On voit la génération des parents qui a pris ses enfants en otage, qui se sont sacrifiés pour eux, arrivant très doucement à des désirs d'indépendance. 

Il y a beaucoup de choses dans ce film et pourtant, on a l'impression que tout coule grâce à sa mise en scène

Il prend en même temps toute la vie, le paysage qui évolue, l'économie qui change, les fondements d'une société traditionnelle qui va être amenée à bouger, des personnages qui, gentiment et doucement, prennent leur indépendance sans se fâcher. 

C'est un très bon metteur en scène qui fait preuve d'un grand talent de mise en scène, traduisant une harmonie totale d'un monde déchiré de toutes parts".

Photo tirée du film "Séjour dans les Monts Fuchun"
Photo tirée du film "Séjour dans les Monts Fuchun" / ARP Distribution

Le film

► Sortie en salles le 1er janvier 2020. 

🎧 Écoutez l'ensemble des critiques échangées à propos de ce film sur le plateau du Masque et la Plume :

8 min

"Séjour dans les monts Fuchun", de Gu Xiaoping : les critiques du Masque et la Plume

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, théâtre ou littérature.

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