Fabienne Sintes et Eva Bettan ont rencontré la réalisatrice de "Zero Dark Thirty" pour la sortie du film "Detroit" qui se déroule pendant les émeutes de 1967 aux Etats-Unis.

Algee Smith dans "Detroit"  (détail de l'affiche du film)
Algee Smith dans "Detroit" (détail de l'affiche du film) © Mars Films

Detroit parle d'une Amérique plus qu'actuelle. Et pourtant le film de la réalisatrice, oscarisée pour The Heat Locker se déroule à Detroit, en 1967 durant les émeutes.

Le film est sorti aux Etats-Unis en même temps que les émeutes de Charlottesville.

Kathryn Bigelow : Oui ça nous a frappé nous aussi. Je suis continuellement choquée par l’inégalité raciale en Amérique, et dans le monde entier. C’est ce qui m’a motivée pour faire ce film. Je voulais amener une conversation sur l’inégalité raciale, l’oppression et l’injustice raciale. Clairement l’histoire du film qui date d’il y a 50 ans nous n’avons pas fait de progrès significatifs. Cette histoire pourrait avoir lieu aujourd’hui. Quand vous regardez ce qui se passe à Charlottesville… Comme le disait Heather Heyer qui a été tuée à Charlottesville :

Si vous n’êtes pas scandalisé, c’est que vous n’y faites pas attention

Faire ce film, dans ce contexte, permet de panser les plaies ? Le risque n'est-il pas aussi d'en ouvrir d'autres ?

Kathryn Bigelow : Ça marche dans les deux sens à chaque fois. Tout ce que j'espère c'est que le film va amener cette conversation qui pourra au final soigner les blessures.

Pendant qu'on tournait, nous avions le très fort sentiment qu'il fallait atteindre cet objectif. Le sentiment que cette histoire devait être racontée, que cette conversation était incroyablement importante et particulièrement pour les Etats-Unis.

Nous avons besoin de lutter contre le racisme institutionnalisé, avec force, avec agressivité, et surtout avec efficacité.

Vous avez le sentiment d'avoir une responsabilité, en tant que cinéaste ?

Kathryn Bigelow : Ce film a un très gros potentiel journalistique. Il peut aussi créer de l'empathie. Humaniser une situation qui est, pour beaucoup d'entre nous, impossible à imaginer. Si on parvient à humaniser, peut-être que c'est une opportunité d'éradiquer des problèmes de ce genre pour que ça ne se reproduise jamais.

Eva Bettan : Vos précédents films, The Hurt Locker (Les Démineurs) ou _Zero Dark Thirt_y, étaient liés à la politique. Mais celui-ci, qui parle d'événements remontant à 50 ans, est votre film le plus politique. Ou plus directement vous dites : "Je m'engage"

Ne rien faire, n'est pas une option

Kathryn Bigelow : C'est certainement un sujet éminemment politique, très contemporain dans l'Amérique d'aujourd'hui. Regardez ce qui s'est passé à Charlottesville. Regardez l’inégalité dans laquelle on baigne tous les jours. C'est douloureux. Je crois que cette conversation est très nécessaire, et dans ce sens, c'est très politique. [...] Pour moi, un film est une stratégie. Pour transmettre une info, avoir un impact et créer une dynamique sociale. Le travail que je faisais quand j'étais dans le monde des arts plastiques était très politique, mais maintenant les problèmes sont plus aigus. [...] Le pur divertissement n'est pas suffisant. C'est un des aspects, mais ça n'est pas assez. Ne rien faire n'est pas une option.

Le film "Detroit" se déroule durant les émeutes de l'été 1967 aux Etats-Unis
Le film "Detroit" se déroule durant les émeutes de l'été 1967 aux Etats-Unis / Mars Films

Eva Bettan : Il y a une scène, une nuit dans un hôtel, où des policiers blancs font vivre des choses horribles à des Noirs qu'ils soupçonnent d'avoir tiré durant ces émeutes. On aimerait ne pas regarder, mais on ne peut pas. Qu'est-ce que vous attendez du spectateur ?

Kathryn Bigelow : J'attend de ceux qui regardent, autant que j'attend de moi même : un désir de compréhension, de compassion, de tolérance, d’universalité. Un désir de changements sociaux. James Baldwin a dit : "Rien ne peut changer tant qu'on ne l'a pas regardé en face". Vous regardez ça, sans filtre, en espérant que ça va créer une compréhension, un dialogue constructif et possiblement un changement.

Bousculer pour que les choses changent, c'est le but de ce film.

►►► Découvrez l'intégralité de l'entretien :

11 min

Rencontre avec Kathryn Bigelow

Par Un jour dans le monde

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