« Qu’un seul tienne et les autres suivront ». Au palmarès du plus beau titre impossible à mémoriser, celui du premier film de Léa Fehner, en salles depuis ce mercredi, risque de remporter tous les suffrages… Dire qu’il s’agit de l’anti « Prophète » parce qu’on n’y voit plus l’extérieur immédiat de la cellule (le parloir en fait) que la cellule elle-même serait totalement réducteur. Mais il faut en revanche insister sur l’originalité du propos de cette jeune cinéaste hyperdouée : ses personnages principaux sont en général les personnages secondaires des films « de prison ». Ici, ils prennent un relief particulier qu’ils appartiennent au camp des familles ou à celui des victimes, des complices ou des proches des détenus. Ils sont le lien entre le dehors et le dedans, la frontière, la limite mais également un espace poreux comme le suggère explicitement le destin du personnage principal du film lequel sous les traits du très talentueux Réda Kateb joue le sosie parfait, celui qui va prendre la place d’un autre, celui qui va passer de la liberté à l’enfermement sans être passé par la case « Justice ». Totalement improbable parce que surjouée et mal écrite dans le récent et désastreux « Commis d’office », cette situation surréaliste (un visiteur prend la place d’un détenu à la faveur d’un parloir) passe ici comme une lettre à la poste. Monte Cristo attendait la mort de l’abbé Faria pour se faire la belle, dans une sorte de renaissance poétique (et aquatique !) assumée comme telle par Dumas. Rien de tel chez Fehner où l’incroyable dureté de l’échange en question prime sur tout le reste. Bizarrement c’est au moment du plan final que Fehner et Audiard se rejoignent quelque peu, mais je ne vous en dirai pas plus…Il ne faut pas que les étiquettes collent à la peau de ce film ambitieux et digne : film de prison, film choral (on n’y suit trois destins différents), film militant presque sur l’univers carcéral côté parloir, etc… L’essentiel est bien ailleurs. Et d’abord dans l’admirable capacité de la cinéaste à capter des moments fugaces ou non. Comme cette rencontre amoureuse et improbable entre le voyou incarné par Vincent Rottiers et la jeune ado bourgeoise que joue à la perfection Pauline Etienne (déjà présente dans « Elève libre » de Joachim Lafosse, totalement craquante dans l’à venir d’ici la fin de l’année, « Le Bel Age » de Laurent Perreau… qu’on se le dise !). Cette scène de bus et de nuit, entre chien et loup, marque la mémoire du spectateur. On la retient , on y revient. Bref, le cinéma de Fehner existe bel et bien (comme celui de Perreau, soit dit en passant) à travers cette sonate pour deux solistes par exemple ou le concert à plusieurs instruments que sont les scènes de parloir. A l’image d’un titre trouvé par hasard au cours de l’écriture du film, il s’agit ici de parler de dignité, retrouvée, perdue ou niée. Un vrai sujet que Léa Fehner aborde avec infiniment de grâce et de conviction. Assurément le film de la semaine, bien loin devant un Patrice Chéreau qu’on a connu plus inspiré qu’avec ce « Persécution » où il pratique l’autoparodie… Alors, oui, allez voir « Qu’un seul tienne et les autres suivront ».Ah ! ça ira !La phrase de la nuit ,« Je ne manque pas de bonnes raisons pour t’aimer »Alex Beaupain, « De bonnes raisons » in « Les Chansons d’amour » de Christophe Honoré

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