En juillet 2012, le dictateur nord coréen Kim Jong-un en place depuis quelques mois fait jouer la musique de Rocky. Derrière cette musique, une brève histoire du monde apparaît.

Kim Jong-un accompagné de sa femme Ri Sol Ju assistant à un concert de l'orchestre Moranbong (photo de l'agence officielle nord coréenne - juillet 2012
Kim Jong-un accompagné de sa femme Ri Sol Ju assistant à un concert de l'orchestre Moranbong (photo de l'agence officielle nord coréenne - juillet 2012 © AFP / KNS / KCNA

Vous n'avez peut-être jamais vu un Rocky de votre vie, mais vous connaissez probablement la musique signée Bill Conti, et son titre phare Gonna fly now, que nos confrères de RTL utilisent encore aujourd'hui pour le générique d'une de leurs émissions. En 1976 donc, Sylvester Stallone incarne le boxeur Rocky sur grand écran. L'histoire révèle une Amérique post-guerre du Vietnam, qui essaie encore de croire en son rêve, à travers ce sportif de seconde zone qui se bat pour gagner. Et la musique du film porte l'athlète dans son entrainement comme le spectateur dans la salle. La bande originale est d'ailleurs une des meilleures ventes de l'année. La suite, on la connaît : Rocky est un succès oscarisé qui connaîtra cinq suites et un spin-off intitulé Creed.

Une musique frontale

En allumant la radio ce matin, et contre toute attente sur l'antenne de France Inter, j'entends la dîte musique Gonna fly now. Après avoir vérifié la fréquence sur mon bon vieux transistor, j'ai la certitude d'être sur la bonne antenne. Et j'entends Bertrand Burgalat expliquer ce choix musical au micro de Laurent Delmas pour Ciné qui chante :

Ce qui me fascine, c'est qu'il y a une énergie, quelque chose de magique. Les arrangements sont superbes. C'est ce que l'on appelle le "Philadelphia Sounds" avec ces cuivres. C'est très puissant. J'admire beaucoup parce que je serais incapable de faire des choses pareilles. C'est très frontal... On a des images qui viennent et pas forcément celles du film. C'est les années Reagan, c'est très suggestif.

Rocky ou l'Amérique de Reagan

Nous y sommes. Les années Reagan. Ou presque. Ronald Reagan, acteur et homme politique, ne sera élu qu'en 1981 et il ne connaîtra que deux épisodes de Rocky en tant que président de la première puissance mondiale (le III et le IV). Je me remémore alors ce documentaire Rocky IV, le coup de poing américain de Dimitri Kourtchine diffusé à l'automne 2014 sur Arte. Il relate l'histoire de l'épisode le plus "reaganien" de la série, sorti en pleine fin de Guerre Froide. 1985, le mur de Berlin va bientôt tomber mais nous ne le savons pas encore. Rocky affronte Ivan Drago, boxeur soviétique. Et il gagne à la fin. Mais surtout, il unit les deux peuples, que les idéologies et les politiques séparaient, sous la bannière du sport, évidemment très étoilée. Un film dont Ronald Reagan est fan...

J'étais alors moi aussi très fan du boxeur, mais j'étais dépassé par le côté politique, voire géopolitique du film. J'étais trop petit pour savoir que les Etats-Unis étaient en crise et que leur président citait Rocky et bien d'autres films dans ses discours. Je ne savais pas non plus qu'un jeune nord coréen était aussi fan que moi ou Ronald Reagan de ce héros mythique.

Kim Jong-un, l'occidental

Juillet 2012 donc. Depuis avril, Kim Jong-un est le nouveau dictateur nord coréen et il est assez différent de son père sur les références culturelles comme il va le prouver en demandant à son orchestre de jouer lors d'une soirée des classiques de Disney, My Way version Frank Sinatra et en ouverture Gonna fly now du film Rocky... avec les images en fond de Rocky collant des pains au boxeur communiste. Dennis Rodman, ex-basketteur de la NBA et ami de Kim Jong-un confirmait que ce dernier était fan de Dallas et Rocky. N'y avait-il pas là un paradoxe ?

Petit et grand fan de Mickey, Kim Jong-un est déjà allé, sous une fausse identité, à Disneyland Tokyo. Comme bon nombre d'enfants de dictateurs, il a aussi fait ses études en Europe, en Suisse plus précisément à l'International School of Berne. Et il a pu y assouvir, pendant quelques années sa passion pour le basket américain, le cinéma d'action et compléter sa collection de Nike. On ne sait pas en revanche s'il avait correctement étudié pendant les cours d'histoire-géo et les discours de Reagan comme ceux de Gorbatchev... Dans les entretiens qu'elle avait eus avec François Mitterrand, Marguerite Duras avait elle-même avoué son admiration pour Reagan, ce qui avait beaucoup amusé l'ancien président. Il avait alors souligné que cela arrivait à quelques communistes ces derniers temps... et pourquoi pas un nord-coréen de fait.

Kim Jong-un est né en 1983. Il a étudié dans une Europe de post-guerre froide et où les Etats-Unis étaient les grands gagnants momentanés de l'Histoire et que l'industrie culturelle portait haut ce message. Ainsi, le monde aurait pu espérer de la part du nord coréen qu'il puisse s'entendre avec Donald Trump Jr, puisque ces deux-là ont plus de référence communes qu'ils ne l'imaginent.

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