Le classique de Mathieu Kassovitz est ressorti en copie remastérisée le 5 août chez Studio Canal. Le long-métrage en noir et blanc avait obtenu le prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1995 et trois César dont celui du meilleur film en 1996. 25 ans après, il divise les critiques du Masque & la Plume.

"La haine" (1995) de Mathieu Kassovitz avec Vincent Cassel, Hubert Koundé, Saïd Taghmaoui
"La haine" (1995) de Mathieu Kassovitz avec Vincent Cassel, Hubert Koundé, Saïd Taghmaoui © AFP / CANAL+ / COFINERGIE 6 / COLLECTION CHRISTOPHEL

Le film présenté par Jérôme Garcin 

Le film est une ressortie en copie remastérisée. C'était le 5 août dernier, "La Haine" de Mathieu Kassovitz, un film en noir et blanc qui a déjà 25 ans d'âge. Avec Vincent Cassel, Hubert Koundé, Saïd Taghmaoui, Benoît Magimel et quelques petits rôles, Valeria Bruni Tedeschi, Karin Viard, Vincent Lindon. Un film inspiré du meurtre en 1993, de Makomé M'Bowolé par un inspecteur de police. Le film décrit la guerre que se livrent les flics et les jeunes des cités des Muguets et de la Noé à Chanteloup-les-Vignes. Et puis la virée dans Paris de trois d’entre eux – Vinz, Hubert et Saïd - qui veulent venger leur copain Abdel, tombé dans le coma après une garde à vue. En 1995, le film avait reçu le prix de la mise en scène au Festival de Cannes. Je n'ai pas oublié la montée des marches de l'équipe où tous les flics en uniforme qui étaient sur les côtés ont tourné le dos ostensiblement à l'équipe de Kassovitz.

Il avait obtenu le César du meilleur film. Il avait récolté 2 millions de spectateurs en France, ce qui était énorme. On annonce maintenant une prochaine version de "La haine", mais en comédie musicale, ce qui me laisse un peu sceptique.

Je ne pensais pas créer un tel débat en inscrivant cette réédition au programme !

Pour Xavier Leherpeur, "le film est terrible, tape à l'œil et assez peu intéressant"  

XL : "Ça ne peut pas être plus embarrassant que de revoir la haine 25 ans après sa sortie, c'est terrible ! Tout ce que je vais dire va être certes contredit par le succès de cette réédition qui a fait plus de 20 000 spectateurs la première semaine. Tout le monde se presse à nouveau pour voir cette espèce de pot très pourri d'une vision sur la banlieue qui est totalement frelatée, totalement encombrée par une mise en scène tape à l'œil, qui veut constamment marquer son territoire et sa petite domination. 

Certes il y a un sujet, évidemment, qu'il traite quand il a le temps, parce qu'on se tape quand même un nombre de dialogues et de monologues parfois totalement superfétatoires et inutiles. Comme ce gamin qui nous raconte, avec un travelling avant, pendant dix minutes, l'émission de caméra cachée qu'il a vu la veille. Là, je ne vois pas le rapport avec la violence dans les banlieues… Tout le film est constamment perturbé par ce genre de choses…

C'est vraiment le film d'un petit bourgeois qui veut se faire un nom, qui va emprunter un sujet fort et, en réalité, quand on le regarde dans le détail, le film n'est pas si fort que cela…

Il effleure vraiment la surface du fait divers. Il est assez peu intéressant sur le plan sociétal et sur le plan du sujet qu'il veut traiter qu'est la violence policière. Il veut montrer qu'il sait filmer alors qu'il ne filme pas grand chose d'ailleurs… 

C'est toujours plus la caméra qui filme à sa place parce que ça manque vraiment de regard…

Plein de stars viennent faire un petit coucou comme cela devant la caméra, c'est la preuve que le film est inopérant".

Charlotte Lipinska avait oublié à quel point le film était extrêmement bien composé 

CL : "J'étais très curieuse de revoir le film parce que, finalement, il ne correspond pas du tout aux souvenirs que j'en avais gardé. Quand je l'avais vu, c'était à Cannes, j'avais le sentiment que j'avais vu un film extrêmement nerveux, bouillonnant, avec beaucoup de musique rap et en fait pas du tout. 

J'avais oublié à quel point le film est extrêmement composé, avec un rythme syncopé très fort, avec des accélérations et de l'action !

Et puis, après des temps de latence, il y a même des plans où, effectivement, il ne se passe rien, mais que je trouve extrêmement beaux. Les personnages sont là, désoeuvrés, ils n'ont rien à foutre. C'est un film qui rapporte leur quotidien. 

Le film a un effet de montagnes russes avec l'accumulation des petites rancœurs, des petites humiliations progressives liées à cette errance dans la nuit parisienne qui s'avance vers une abstraction. Plus le film avance, plus les rues sont désertes, plus les gares sont désertes. Je pensais même parfois à des films de Bertrand Blier tellement on est dans quelque chose de totalement abstrait sur la dernière partie du film. Car certes, il s'insultent tout le temps, mais il y a beaucoup d'humour. Même presque dans le casting : mettre Bernie Bonvoisin en flic, le chanteur de Trust, c'est un clin d'oeil plutôt rigolo ! Kassovitz lui-même qui joue un petit nazillon. Il y a des espèces de clins d'oeil assez drôles. 

Par ailleurs, on n'a pas parlé des trois acteurs, Vincent Cassel, Hubert Koundé, Saïd Taghmaoui, qui sont déments dans le film. À l'époque, il y a une nouvelle génération d'acteurs qui explose avec ce film et on les a retenus".

Avec "La haine", Pierre Murat regrette une époque où, selon lui, on faisait "du vrai cinéma français"

PM : "Moi, j'ai vraiment eu un choc en le revoyant. C'est un double choc pessimiste en quelque sorte. 

D'une part, ce film a 25 ans et il montrait une situation qui est absolument restée la même. Ce qu'il voulait dire Kassovitz, c'était un constat sur ce qui allait arriver. Je constate, moi, que, 25 ans après, rien n'a été fait, ni les hommes politiques, ni personne n'a fait en sorte que quelque chose soit fait sur cela. 

Deuxième choc pessimiste : c'est quand même sur le cinéma en lui-même. 

Il y a 25 ans, on faisait du cinéma

Sur un sujet à peu près identique, il y a un film qui a connu à peu près le même succès comparable aujourd'hui qui s'appelle "Les Misérables" qui est formidable. Mais à côté de "La haine", je trouve que "Les Misérables", c'est un mauvais documentaire. Tandis que là, c'est vraiment du cinéma ! On peut détester la mise en scène de Kassovitz, et je suis d'accord qu'il y a des scènes totalement loupées, comme par exemple l'arrivée des trois jeunes à Paris dans la galerie d'art avec Karin Viard. Mais, par exemple, la séquence avec Astérix, c'est formidable ! 

25 ans après, rien n'a été fait politiquement et le cinéma français de ce type-là est devenu beaucoup plus mièvre aujourd'hui

Pour Eric Neuhoff, "ce n'est pas si bien que ça" mais c'était "le bon vieux temps" aussi

Quand on voit ça, quand on voit ce qui se passe aujourd'hui, c'est presque mon curé chez les nudistes…

EN : "C'est un film mignon. Un film en noir et blanc très chiadé. Certes c'est un film assez agaçant avec des petits malins qui se regardent tout le temps en train de filmer en disant "vous allez voir comme je suis gonflé d'aborder un sujet pareil", mais cela dit, c'est le meilleur film de Kassovitz, ça ne veut pas dire grand chose puisqu'il n'a jamais rien fait de bien après… 

Ce n'est pas si bien que ça. C'est un peu United Colors of Benetton. Il y a le juif, le noir, l'arabe, c'est bourré de clins d'œil à la Taxi Driver, à la Scarface, avec l'affiche qui dit "Le monde est à vous", la tour Eiffel qui s'éteint comme dans "Un monde sans pitié". 

C'est un film très statique qui n'avance pas. Il ne se passe rien et la fin est débile

À part la révélation de Vincent Cassel, ça se veut intelligent et ça reste surréaliste… À un moment donné, il y a une vache qui passe au milieu des barres d'immeubles, on ne sait pas pourquoi, mais il aurait pu en faire quelque chose. Tout est comme ça… 

Je regarde avec nostalgie les racailles qui portaient gentiment des casquettes de baseball à l'envers". 

Le film

► Le film est ressorti en copie remastérisée le 5 août, chez Studio Canal.

🎧 Écoutez l'ensemble des critiques échangées à propos de ce film sur le plateau du Masque et la Plume :

8 min

(Réédition) "La Haine" de Mathieu Kassovitz

Par Jérôme Garcin

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