Si la rétrospective Jean-Claude Brisseau prévue à la Cinémathèque Française a été reportée sine die pour calmer les esprits (le réalisateur a été condamné en 2005 et 2006 pour agression sexuelle), la sortie de son nouveau film n'a pas été ajournée. Qu'ont pensé les critiques du "Masque" de cette oeuvre érotico-intello?

En liminaire au film de Jean-Claude Brisseau, cette phrase de Pouchkine : "Nous ne savons pas où nous allons, alors que le diable nous emporte..."
En liminaire au film de Jean-Claude Brisseau, cette phrase de Pouchkine : "Nous ne savons pas où nous allons, alors que le diable nous emporte..." © Les Acacias

Camille, la quarantaine, ramasse le téléphone portable rempli de vidéos érotiques que Suzy (Isabelle Prim) a perdu dans une gare. Les deux femmes conviennent d'un rendez-vous chez Camille (Fabienne Babe) pour que la jeune fille puisse récupérer son bien. C'est l'occasion pour Suzy de faire la connaissance de Clara (Anna Sigalevitch), la compagne de Camille. Débarque alors Fabrice, l'ex-amant de Suzy, qui essaie de la ramener chez lui - Fabrice qui va nouer une histoire passionnée avec Camille tandis que Tonton, un vieux sage qui habite au-dessus (Jean-Christophe Bouvet), veut initier Suzy au yoga et à la méditation. 

Eric Neuhoff : "C'est mal écrit"

Il y a une fausse Kristen Stewart, un sosie d'Amira Casar et une vraie Fabienne Babe : avec ça, débrouillez-vous. Et il y a aussi, au sixième étage, un vieux monsieur qui lui est le jumeau de Dodo la Saumure, à cette différence près qu'il fait du yoga et pas d'autre genre de gymnastique. Il ne se passe absolument rien. Tout ça se léchouille, se frottille, se déshabille, se filmouille... 

Eric Neuhoff à propos du film de Jean-Claude Brisseau : "Comment dire ? C'est comme si "Hélène et les garçons" avait été réalisé par Marc Dorcel. Un truc qu'on voit rarement au cinéma"
Eric Neuhoff à propos du film de Jean-Claude Brisseau : "Comment dire ? C'est comme si "Hélène et les garçons" avait été réalisé par Marc Dorcel. Un truc qu'on voit rarement au cinéma" / Les Acacias

Michel Ciment : "Le film me rend triste, un peu"

J'ai beaucoup admiré Brisseau, c'était un franc-tireur dans le cinéma français avec les films comme Noce blanche ou De bruit et de fureur (où d'ailleurs on avait découvert Fabienne Babe, qui était formidable). 

Brisseau fait coexister dans ses films une sorte de surréalisme, d'élévation de l'esprit, et en même temps des scènes un peu porno / hard. Ça m'a un peu gêné, le côté Bénazéraf (qui était le roi du cinéma pornographique français)... Je préfère le côté Rohmer (c'est Rohmer qui a découvert Brisseau, qui l'a encouragé à faire du cinéma). Le côté Rohmer, c'est les rapports entre les jeunes femmes qui sont parfois amusants, intéressants. Le côté Bénazéraf, c'est un monsieur de 70 ans qui se rince l’œil en montrant du triolisme saphique. Tous les metteurs en scène du cinéma ne sont pas obligés de passer par là pour s'exprimer. C'est là où la vie retrouve l'oeuvre.  Il y a un côté voyeur qui m'a un peu embarrassé.

Charlotte Lipinska : "Il faut oublier ce qu'on sait du réalisateur et se laisser surprendre"

Il m'a fallu quelques minutes pour essayer de ne plus penser que c'était un film de Jean-Claude Brisseau, pour ne pas que ma tête soit parasitée par tout ce que je sais de la personnalité de ce réalisateur qui ne m'est absolument pas sympathique. 

J'étais face à cet objet extrêmement étrange,  un Vaudeville érotico-intello avec des répliques extrêmement théâtrales, qui sonnaient complètement faux, et puis petit à petit, je ne sais pas grâce à quoi - est-ce que c'est grâce aux actrices que je trouve assez bonnes ? Grâce à l'humour de Brisseau que je ne connaissais pas ?... J'ai trouvé beaucoup de charme et j'ai été touchée par la singularité de cet objet cinématographique qui ne ressemble à rien. Brisseau continue dans cette veine qui n'appartient qu'à lui.

Il faut oublier ce qu'on sait du réalisateur et se laisser surprendre. 

Image extraite de "Que le diable nous emporte" de Jean-Claude Brisseau
Image extraite de "Que le diable nous emporte" de Jean-Claude Brisseau / Les Acacias

Jean-Marc Lalanne : "Brisseau est de plus en plus seul"

Brisseau a toujours été un franc-tireur mais à un moment donné, il a atteint le centre du cinéma français avec des films très produits et là depuis quelques films, il est de plus en plus seul. Et ça a ses avantages et ses inconvénients.

Effectivement ses films sont un peu hors-sol. Totalement dérégulés. On ne sait pas trop de quel moment ça parle et ça a quelque chose de dérangeant, à la frontière du ridicule. Et en même temps cette solitude produit aussi quelque chose de très puissant. Et dans ses meilleurs moments, on a vraiment l'impression d'être branchés à l'inconscient de quelqu'un. Il est vraiment au cœur de ses obsessions, avec la naïveté qui va avec.

Ecoutez 

Ecoutez toutes les critiques échangées autour de Jérôme Garcin sur Que le diable nous emporte par Charlotte Lipinska (Vanity Fair), Michel Ciment (Positif), Jean-Marc Lalanne(Inrockuptibles) et Eric Neuhoff (Le Figaro) :

8 min

"Que le diable nous emporte" de Jean-Claude Brisseau : les critiques du Masque et la Plume

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