L’avis du Masque et la plume sur le film du "Danois d’Hollywood" Nicolas Winding Refn, le réalisateur du fameux "Drive".

Affiche de Neon Demon
Affiche de Neon Demon © Nicolas Winding Refn

Avec les critiques : Sophie Avon (Sud-Ouest), Xavier Leherpeur (7e Obsession), Michel Ciment (Positif) et Alain Riou (L’Obs).

Quelques meurtres, du cannibalisme et même quelques scènes de nécrophilie lesbienne

Jérôme Garcin : "À la fois dyslexique et daltonien, Nicolas Winding Refn signe un film gore, ou gothique, avec Keanu Reeves et la jeune Elle Fanning, dans le rôle de Jessie. L’histoire d’une oie blanche et vierge qui débarque à Los Angeles pour son quart d’heure de célébrité et qui devient l’égérie d’un célèbre couturier, au grand dam des autres top models. Neon Demon est un film d’horreur dans lequel on a le droit à quelques meurtres, du cannibalisme et même à quelques scènes de nécrophilie lesbienne, dont c’est l’entrée dans le cinéma."

Il a pété un plomb

Michel Ciment : "Je ne sais pas ce qui arrive à Nicolas Winding Refn que j’ai vraiment aimé à ses débuts. Des films comme Bronson, Pusher, Le guerrier silencieux, ou Drive. Ces films étaient talentueux. Mais là, on a l’impression qu’il a pété un plomb, que le succès de Drive lui est monté à la tête. Déjà, il y a deux ans, Only god forgives, était insupportable. Là, il veut critiquer une esthétique publicitaire, on pense aux photos d’Helmut Newton à Guy Bourdat, mais dans le même temps, il tombe dans le piège : il fait ce qu’il prétend dénoncer. Quand on voit par exemple Cronenberg qui ne traitait pas de la mode mais de Hollywood, et de l’arrivée d’une jeune fille, dans Maps to the stars, il y avait une pensée structurée, il y avait un homme qui réfléchissait sur la civilisation hollywoodienne. Ici, on a affaire à une succession extraordinairement lassante des faits esthétiques."

Affiche de "The Neon Demon"
Affiche de "The Neon Demon" / The Jokers / Le Pacte

... sur une idée intéressante, un projet intelligent

Alain Riou : "J’ai trouvé que le film était idiot, mais sur une idée intéressante, un projet intelligent. L’idée était de montrer que la mode est un moloch qui dévore les vierges. C’est un film totalement assumé sur le cannibalisme… Qui manque absolument de mordant, c’est ennuyeux ! Le problème vient du fait que Winding Refn fabrique lui-même des films sur la mode. Il y a un conflit d’intérêt flagrant. Il ne peut pas démolir des gens qui lui font faire fortune. Dans cette affaire de Moloch, il attaque, non pas les responsables du système, mais… les victimes. Il y a quelque chose qui m’a amusé. Il est parait-il Bressonien. Il l’admire Bresson. Et là on ressent très nettement Bresson, mais surtout dans la direction des actrices : elles sont totalement inexpressives. C’est peut-être une malice, mais l’héroïne est présentée comme étant totalement naturelle. C’est la nature face à la sophistication. Or dans un des plans, on voit que cette blonde merveilleuse a des racines noires de 5 cm."

complètement raté.

Sophie Avon : "Moi je trouve le film complètement raté. C’est un sujet qui a beaucoup été exploité au cinéma : la jeunesse sacrifiée sur l’autel de la gloire, le vampirisme. On attendait un regard de cinéma. Il pourrait faire des pubs et être un cinéaste. Au lieu de cela, il a buté sur cette beauté mortifère. Il n’a fait rien d’autre que du papier glacé. Ce film n’est qu’un long clip. Il joue à la poupée avec l’héroïne : il la poudre d’or. Il ne fait rien d’autre que ce que ferait un photographe de plateau. Ce n’est pas intéressant. De lui, de la beauté, on attendait qu’il nous raconte des histoires qui ont de la force. Même pas. A la fin du film, on se dit voici le film à côté duquel il est passé : on la voit elle sur le plongeoir en contre plongée au-dessus de cette piscine vide qui va être son tombeau. Pardon de raconter, mais à ce moment-là, on a l’impression de voir Iphigénie. C’est un beau plan. Le reste du temps, il fait des plans chics et choc, or là, c’est un plan habité, qui a du sens. C’est dommage !"

un long préliminaire.

Xavier Leherpeur : "Je suis plus partagé que vous. Je n’aime pas complètement le film, mais je ne le déteste pas. Il m’intéresse par son sujet : le fantasme, qui satisfait « ma perversion naturelle ». Mais aussi parce que pour moi, c’est un long préliminaire. Il passe son temps à me proposer des choses, à m’exciter, à me titiller, à me pincer, ce qui est agréable. En termes de narration, il y a toujours des promesses. Il y a toujours quelque chose qui grince. Il y a toujours un grain de sable, elle arrive trop vite dans ce milieu. Aujourd’hui ça n’existe pas : elle a une beauté naturelle, mais pas la beauté absolue, mais elle est immédiatement engagée, reconnue. Alors je me disais : « Chouette, il y a un loup dans la bergerie ! » Elle va se venger, elle est là pour fomenter quelque chose, mais pas tant que ça. Il y a un meurtre dans la chambre d’à côté. Elle habite dans un vieux motel. La scène est magnifique. On se dit qu’elle écoute à la fois terrifiée et en même temps intriguée par ce qui se passe à côté."

Il y a constamment une promesse que le film pourrait être contaminé par quelque chose, mais ça n’arrive jamais. C’est vraiment le principe des préliminaires. Au bout de deux heures, on se dit que s’il en est encore là, c’est qu’il n’a pas grand-chose dans la culotte. Malheureusement à la fin, l’orgasme, l’apothéose n’a pas lieu. Le film accouche d’une toute petite souris un peu chic, un peu tape à l’œil faussement choc qui ne m’intéresse pas tant que ça… Il m’a fait grimper aux rideaux, mais je suis redescendu tout seul, ce qui est toujours la pire des situations ! J’ai l’impression d’avoir passé l’après-midi chez Taschen à regarder un film d’Helmut Newton.

Michel Ciment : "Ce qui me frappe chez les cinéastes de cette génération, c’est la peur et la haine de la femme. Quand on pense aux réalisateurs comme Mankiewicz, Kazan ou Cukor… qui exaltaient la femme. Regardez Portrait d’une enfant déchue, c’est un film sublime sur les mannequins. Or là, il n’y a rien qui passe. On ne sent aucune souffrance."

Affiche de "The Neon Demon"
Affiche de "The Neon Demon" / The Jokers / Le Pacte

Écoutez l'extrait du Masque et la plume :

Les autres films critiqués dans l'émission :

  • Alice, de l’autre côté du miroir, de James Bobin.
  • Ils sont partout, d'Yvan Attal.
  • A War, de Tobias Lindholm.
  • Illégitime, d'Adrian Sitaru.
  • La Nouvelle Vie de Paul Sneijder , de Thomas Vincent.
  • Peshmergas, de Bernard-Henri Lévy.
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