Le scénariste de "Guyane" et de "La Mort de Staline" signe une nouvelle série sur Canal + dans un Paris et une France au bord de l'explosion sociale, 14 ans avant la Première Guerre mondiale et 30 ans après la guerre de Prusse. Fabien Nury propose une genèse de l’institution policière aux allures polaresques.

Affiche du film "Paris Police 1900" de Fabien Nury
Affiche du film "Paris Police 1900" de Fabien Nury © Tetra Media Fiction / Canal+

Retrouvez ici les critiques données dans "Une heure en séries" par : 

  • Ava Cahen (Frenchmania)
  • Marianne Levy (Romancière et scénariste)
  • Benoît Lagane (France Inter)

La série présentée par Xavier Leherpeur

Une série de 8 épisodes. Nouvelle création originale de Canal + et diffusée à partir du 8 février. Dans une capitale un rien putride, rongée par les pires inégalités sociales, encore hantée par la débâcle de la guerre de 1870 ainsi que par l'affaire Dreyfus, où les antisémites ne se cachent plus : leur plume fielleuse et sordide s'étale à la Une de L'anti juif, quotidien nauséeux à l'extrême. Cette parole favorise les agressions commises à l'encontre de la communauté juive, accusée de tous les maux. 

C'est dans ce contexte que le président Félix Faure rend l'âme dans la bouche d'une belle maîtresse et que le préfet Lépine, autrefois placardisé et opposant aux antisémites, revient enfin à Paris. Une poudrière politique pouvant exploser à tout moment. Le meurtre d'une jeune femme et la découverte macabre de son cadavre découpé et bien rangé dans une malle pourrait servir de détonateur. Un jeune policier intrigué par les travaux d'Alphonse Bertillon, qui ouvre enfin la voie à la police scientifique, mène l'enquête et tente de lutter contre les coups tordus de ses collègues et de sa hiérarchie.

Une série créée par Fabien Nury qui signe sa deuxième création originale pour Canal+ après Guyane. Décors somptueux, goûts assumés et référencés pour le feuilleton ténébreux, cette série produite par Emmanuel Daucé (Un Village Français, Vernon Subutex) est mise en scène par Julien Despaux, Frédéric Balekdjian et Fabien Nury lui-même pour l’épisode final. Avec dans les principaux rôles Jérémie Laheurte, Evelyne Brochu, Marc Barbé et Anne Benoît. 

Dans la presse, Télérama trouve qu'il "aurait fallu plus de romanesque, de poésie et de rondeur pour que ce projet dépasse les artifices et sublime sa noirceur". 20 minutes parle "d'une fresque éblouissante, autant foisonnante que passionnante". 

On l'a compris, la série se veut à la fois historique, référencée, thriller, mais également éminemment politique, avec la reconstitution de l'antisémitisme galopant dans les rues de notre capitale autour de 1900. 

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Marianne Levy est "ultra déçue"

Marianne Levy : "Je suis très embêtée d'endosser une nouvelle fois le rôle de la personne un peu sévère… L'affaire Dreyfus, c'est quand même quelque chose qui est important dans l'histoire de France, la dimension politique était nécessaire et, pour moi, elle est complètement absente. 

J'attendais énormément de cette série, je suis ultra déçue…

Il manque un propos sur cette période de l'histoire. Ce qui était vraiment très bien fait d'ailleurs dans The Plot Against America, car David Simon montrait comment la société avait glissé progressivement et s'était laissée gangrénée par l'intolérance. 

Certes, les décors sont superbes, les costumes sont magnifiques, il y a énormément d'argent à l'écran. Mais le problème, c'est que c'est une leçon de maquillage. Dans le maquillage, ce qui est plus important, c'est l'art de la gestion des couches et tout est dans le contouring. Le problème de cette série, c'est que la couche n°1 c'est le contexte politique. Fabien Nury choisit de camper dans le camp de la haine, pour aider à caractériser des personnages. 

C'est une ligne de partage facile entre les bons et les méchants. Et comme souvent dans les séries d'ailleurs, des méchants, il y en a des tonnes.

Je trouve ça plus étonnant de la part d'Emmanuel Daucé, producteur d'Un village français, qui était exactement la proposition inverse car il s'emparait d'une période compliquée de l'histoire de France sur ces questions d'intolérance et qui, justement, était tout en subtilité, en complexité et travaillait vraiment la zone grise.

Deuxième problème, c'est la couche de maquillage numéro 2 : le glauque comme esthétique… 

Tout est dans le degré de fascination pour la boucherie : ça découpe en gros plan des cochons, des lapins, des moutons, des corps de femmes, ça pisse l'hémoglobine

Toute une partie se passe aux abattoirs de Belleville et je pense qu'il y a eu un énorme budget sang dans cette série. Pour résumer, je suis sombre, donc j'essuie… Et quand je n'essuie pas, je fais chanter, je torture, je me pique et de préférence en gros plan. 

Bref, je trouve qu'avec ces deux couches, la série met en scène un univers tellement glauque et des personnages tellement monstrueux qu'elle en devient grotesque, donc inefficace, elle se prive justement de toute dimension politique.

J'ai un énorme problème avec l'aspect monolithique des personnages : ils sont violents, antipathiques, cyniques. Même le camp antidreyfusard est représenté, sur huit épisodes, en dix minutes. Cette jeune avocate, par exemple, c'est un tout petit personnage secondaire, et ce qui aurait été intéressant, c'est justement de montrer que cette bataille a eu lieu alors qu'on est dans le camp de la haine. Ça me rappelle une série Canal qui avait les mêmes travers, Maison close".

Benoît Lagane salue "un vrai parti pris solide qui tient la route" 

Benoît Lagane : "C'est la série de la semaine ! Je pense qu'il y a un vrai parti pris. On est vraiment dans cette époque qui a quand même vu émerger des journaux adeptes de faits divers, c'est le théâtre grand guignol, ce sont des tas d'objets esthétiques qui, à cette époque-là, étaient ce que la série essaie de recréer. 

Esthétiquement, il y a un vrai parti pris solide qui tient la route

Ensuite, sur la question de l'antisémitisme, ce n'est pas du tout un décor. Les personnages sont atroces, tout le monde est grossier parce qu'on est dans le grand guignol assumé. D'ailleurs, les références de Fabien Nury sont claires : il suffit de voir aussi cette bande dessinée (dont il signe le scénario) Il était une fois en France où on retrouve le même goût pour le genre. Ce n'est pas parce qu'on fait du genre qu'on ne peut pas traiter des questions fortes. Je trouve que c'est ça qui est brillant dans cette série TV. 

Sur l'esthétique de la violence, ce goût pour la boucherie est un peu trop permanent à mon avis, c'est ce qui me gêne aussi dans d'autres séries qui l'utilisent, en particulier chez les Anglosaxons. Mais, au fur et à mesure que la série avance, moins on est dans ce registre et plus les personnages vont en profondeur. Il y a beaucoup de personnages et aucun n'est laissé de côté". 

Ava Cahen trouve que cette série "a de la gueule" et "du cachet"

Ava Cahen : "C'est une série qui m'a vraiment surprise. Je la trouve très ambitieuse, haletante et originale. On retrouve vraiment les codes du polar, le parfum vénéneux de certains romans noirs de James Ellroy, des meurtres en série, avec un Paris à l'orée du XXe siècle, en totale décrépitude. 

On dirait presque le Londres de Jack l'Éventreur, sauf qu'ici, ce sont les antisémites qui battent le pavé, les antidreyfusards qui veulent fomenter un coup d'État

Félix Faure vient de passer l'arme à gauche, l'occasion est trop belle pour eux. Le contexte est absolument passionnant. Fabien Nury et son équipe ont vraiment travaillé à la reconstitution historique. C'est très documenté. Le travail est précis, dense, nourri de trois grands thèmes : 

  • Le passé antisémite de la France, dont il reste malheureusement encore aujourd'hui des stigmates ; 
  • La condition féminine dans une société hautement patriarcale. Toutes ces femmes de différents rangs auxquels la série donne corps et voix ont une bataille à mener pour elles-mêmes, pour leur survie ou pour leur famille. J'ai adoré, par exemple, le personnage de la jeune avocate qui va aider Antoine dans son enquête, interprétée par Eugénie Derouand. C'est intéressant de voir des pionnières de l'émancipation féminine côtoyer cette société qui est rongée par différents maux (pauvreté, antisémitisme, violence) ; 
  • Le rôle de la police, notamment via cette réplique du préfet de police qui dit, en parlant des citoyens : "mais pourquoi ont ils si peur de nous ?" Une question qui résonne très fort avec le contexte actuel.

Le traitement des personnages est super

J'ai adoré retrouver Jérémie Laheurte qu'on avait vu dans Tu mérites un amour de Hafsia Herzi, dans un rôle et dans un registre complètement différent. Son personnage essaie de se battre pour que la République reste la République. Globalement, tout le casting me plaît beaucoup

Cette série a de la gueule, elle a du cachet

On pense aux frères Coen, on pense un peu à Quentin Tarantino au regard, par exemple, des séries en costumes français dont La garçonne ou Le bazar de la charité".

Aller plus loin

► La série est disponible depuis le 8 février sur Canal +

🎧  Chaque samedi à 20h, retrouvez les critiques d'Une heure en séries, réunis autour de Xavier Leherpeur, pour parler séries télévisées.