Dans « Le Monde » daté d’hier, j’ai pris connaissance avec beaucoup d’intérêt des propos tenus par Charles Gassot, producteur du nouveau film d’Etienne Chatillez, « Agathe Cléry » : seuls les « journalistes susceptibles d’aimer le film » ont été invités aux projections de presse. CQFD. Je connais Charles Gassot. On se tutoie. A une époque, il a été très content que je consacre plusieurs éditoriaux et articles d’un défunt magazine au rapport qu’il avait rédigé sur l’état du scénario en France et qui hélas est resté lettre morte. Je me souviens également lui avoir servi de médiateur lors d’une réunion publique pour qu’il parle d’une association humanitaire dont il s’occupe. Deux souvenirs parmi d’autres de moments et d’occasions où Charles Gassot me laissait faire mon métier. Je n’avais pas compris alors qu’il agissait ainsi parce que je servais ses intérêts. N’ayant pas été invité à voir « Agathe Cléry » en temps utile, je sais désormais à quoi m’en tenir. Charles Gassot rêve d’une presse aux ordres. Le pire, c’est qu’il ne parvient même pas à choisir ses « bons journalistes ». J’ai lu hier deux articles sur le film, forcément écrits par des journalistes désignés par Charles Gassot, l’un dans « Le Parisien », l’autre dans « Télérama ». On ne peut pas dire qu’ils soient élogieux. Quand il a fait sa liste, Charles Gassot n’a même pas été foutu de séparer le bon du mauvais journaliste ! Au fond, cela ferait une belle scène d’un vrai film comique : un producteur penché sur son bureau, un stylo rouge à la main et qui dresse rageusement sa petite liste. Pitoyable.Pour Charles Gassot, comme pour Monsieur Dominique Segall hier (souvenez-vous, la ridicule affaire « Faubourg 36 »), les journalistes doivent se comporter comme les auxiliaires dociles de la communication du film. « Ami journaliste », tu aimes le film, tu as le devoir de le dire et de le proclamer haut et fort. « Ennemi journaliste », tu n’aimes pas le film, tu as le devoir de te taire. Comme les choses sont simples et belles au pays de Charles !Il fait semblant d’oublier ce qu’il sait pourtant : c’est l’envie et l’envie d’abord qui conduit les spectateurs dans les salles. L’avis de la presse vient loin derrière et joue principalement pour les films fragiles ceux qui, à l’inverse d’ « Agathe Cléry » ne peuvent bénéficier du rouleau compresseur croisé de la publicité et de la télé-promo façon Drucker et Denisot. Ce vieux débat est stupide et pour tout dire on croyait Charles Gassot plus avisé. Empêcher les journalistes de faire leur métier qui consiste à aller voir les films à l’avance afin d’en parler au public au moment où ils sont dans les salles, c’est employer des méthodes d’un autre âge. Prétendre à l’avance savoir ce que moi, critique de cinéma, je vais penser d’un film est une insulte. Se réfugier derrière quelques mauvaises critiques éventuelles pour anticiper le manque d’envie du public, c’est pathétique.Et puis, ô ironie, à propos de quel film Charles Gassot fait-il tout ce bruit inutile ? D’un film qui tire sur les discriminations et les préjugés. On n’est jamais mieux servi que par soi-même : en matière de préjugé et de discrimination, le producteur sait manifestement de quoi il parle…Ce que fait Charles Gassot a tout simplement des relents d’interdiction professionnelle. Mais mieux vaut en rire franchement. Je vais donc le prendre au mot et je ne donnerai mon avis sur son film qu’au moment où il ne sera plus visible dans aucune salle en France, à un moment où cela n’aura donc plus aucun intérêt ! Je m’y engage ici ! La phrase du jour ? « Ce n’est pas de la censure ». Charles Gassot, in « Le Monde » 3 décembre 2008

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