L’histoire des arts est faite de ces apparitions-disparitions successives d’artistes qui de maudits deviennent à la mode pour retomber parfois dans l’oubli et ainsi de suite. Les productions de Pierre B., né en 1867 et mort en 1947, n’ont jamais connu un véritable purgatoire. Mais disons que celui dont Renoir disait qu’il le mettait « en joie » a souvent été perçu comme un artiste de second ordre, intéressant certes mais mineur comparé à d’autres auteurs de chef d’œuvre.

La grande rétrospective qui lui est consacrée en ce moment même permet de rétablir l’œuvre de Pierre B. dans ce qu’elle a d’essentiel. Ceux qui la connaissent déjà n’y découvriront pas d’inédits (hélas !) mais ils pourront ainsi valider l’importance de l’univers visuel et narratif de Pierre B. Les autres, plus nombreux peut-être, tomberont, on l’espère, sous le charme de productions jamais anecdotiques, souvent brûlantes et assurément portées par un regard d’une incroyable sensibilité.

Intimité -1891
Intimité -1891 © Musée d'Orsay / Pierre Bonnard

Il est clair que certains de ses pairs, cinéastes actuels, et non des moindres, comme Assayas se sont inscrits dans une filiation esthétique directe. On retrouve ainsi beaucoup de Pierre B dans nombre de plans et de scènes des « Destinées sentimentales » et de « L’Heure d’été », sans compter dans le plus récent « Sills Maria » avec ses héroïnes féminines que Pierre B. aurait pu revendiquer. Si on mesure l’importance d’un artiste à son influence, alors il faut convenir que les productions de Pierre B., parfois de manière inconsciente, hantent le cinéma français depuis longtemps déjà.

On pourrait citer aussi le Téchiné des « Egarés » ou des « Innocents », films assurément solaires et comme habités par l’insondable mélancolie joyeuse que l’on trouve déjà chez Pierre B. Si le Tavernier de « Un dimanche à la campagne » s’est réclamé des autochromes des frères Lumière, difficile cependant, dans le même temps , de ne pas y voir l’influence des plans, cadrages et ambiance de fin d’après-midi si présents chez Pierre B. De la même façon que Balthus est présent indéniablement chez Rohmer, les actrices de Pierre B. sont-elles une inspiration manifeste pour le cinéaste de « Pauline à la plage », titre que Pierre B. aurait pu reprendre à son compte.

Vue du Cannet, panneau décoratif pour Jean-Charles Moreux, 1927
Vue du Cannet, panneau décoratif pour Jean-Charles Moreux, 1927 © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt © ADAGP, Paris 2015

Oui, décidément la grande rétrospective parisienne replace Pierre B. parmi ses pairs. S’il occupe une place à part, c’est d’abord celle d’un autre « patron » que Renoir, peut-être plus modeste dans le propos mais plus tranchant dans le regard. Bref, tous les cinéphiles ont intérêt à se précipiter au Musée d’Orsay, à Paris, pour y voir les films, pardon les tableaux de… Pierre Bonnard, oui c’est lui dont il s’agit ici, cet immense montreur d’images. Le cinéma lui doit beaucoup et les spectateurs que nous sommes ont tout intérêt à se plonger dans ses œuvres, toiles labyrinthes qui se découvrent lentement. C’est la raison pour laquelle Bonnard est aussi un cinéaste : chez lui le mouvement du peintre renait dans l’œil du spectateur. Et pas n’importe lequel des cinéastes.

►►►Pierre Bonnard, peindre l'Arcadie

►►►Pierre Bonnard, ombre et lumière

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