La colère me prend en lisant dans « Le Monde » de ce soir (daté des 15/16 juin) l’article d’une historienne, Emmanuelle Retaillaud-Bajac, intitulé « Coup de colère contre Arnaud Desplechin » et sous titré « En dépit de sa virtuosité stylistique, « Un conte de Noël » témoigne du monolithisme très conservateur d’un certain cinéma français ». Drôle de sous-titre d’ailleurs qui parle de « virtuosité stylistique » alors que l’auteur attaque bille en tête le « maniérisme tarabiscoté et le débraillé ostentatoire » de Desplechin ! J’ai d’entrée de jeu du mal à comprendre : il est toc ou virtuose Arnaud, pour Madame Retaillaud-Bajac ?! Mais là n’est pas l’essentiel. Pour l’auteur de cette charge incroyablement agressive, le cinéaste est un « jeune vieillard » (qu’une historienne soit prise de jeunisme c’est très amusant !), « tourné vers le passé et la littérature » (un auteur de films qui fait référence à des livres ? c’est dégoûtant ça, on se croirait chez Renoir-Marivaux, Visconti-Proust, Chabrol-Balzac, Pialat-Bernanos, bref que des vieux sans intérêt), ses actrices « ont toutes le même physique » (ah oui ? Catherine Deneuve ressemble à Emmanuelle Devos ? ah bon ?!), il fait un cinéma « de garçon qui n’envisage la femme que comme objet de désir ou de fantasme » (là on peut se demander très sérieusement si l’auteur de l’article a vu le film de Desplechin : aucun, mais réellement aucun, des quatre personnages féminins principaux ne correspond à cette définition : la polémique ne devrait pas autoriser la mauvaise foi…) et puis il n’y a dans son cinéma ni « Arabes, ni métisses, ni agriculteurs, ni cadres moyens, ni bisexuels, ni refoulés, ni grosses, ni androgynes » (vous êtes morts de rire à la lecture de cet inventaire finalement insultant pour celles et ceux qu’il entend promouvoir ? moi aussi !). Bref, Madame Retaillaud-Bajac veut être absolument moderne et en bonne vraie-fausse libérale, elle veut que tout le monde soit comme elle, y compris le cinéma ! Mais c’est quoi ce discours des plus normatifs ? qu’est-ce que ce cinéma des quotas où un film n’existerait qu’en fonction des catégories sociales, culturelles, sexuelles, raciales qu’il montrerait ? Ce n’est plus un scénario, c’est un rapport de l’INSEE. Ce n’est plus l’œuvre d’art d’un créateur, c’est une commande officielle d’Etat. Ce n’est pas un film libre, c’est un outil de communication. A la trappe Bresson et Wong Kar Wai, Woody Allen et Bergman, Fellini et Moretti. A titre d’exemple, je rappelle que ce dernier a osé un jour consacrer un film ENTIER à l’histoire de la mort du fils d’ une famille italienne hétérosexuelle « banale ». Cela s’appelait « La Chambre du fils » et c’est un chef d’œuvre. Avec Madame Retaillaud-Bajac historienne et scénariste, le père serait un homosexuel refoulé d’origine arabe, la mère bisexuelle déclarée aurait des problèmes de poids et la fille, très androgyne, voudrait devenir agricultrice en Sicile alors que ses parents la voyaient haut fonctionnaire à l’ONU, le fils, né en fait d’un premier mariage et transsexuel en puissance, étant mort évidemment d’une overdose de mauvaise came fourguée par des immigrés albanais en situation irrégulière et non par une simple noyade désolante de médiocrité routinière et dénuée de toute portée sociale signifiante. Pour couronner le tout, Madame Retaillaud-Bajac en appelle in fine à « Entre les murs « de Laurent Cantet comme le contre-exemple parfait au film de Desplechin. Question (scandaleuse, je sais au regard du nouveau sport national : le déjà nommé « Je ne vais pas voir les films dont je parle, ça pourrait m’influencer »), bref, question : a-t-elle vu le film de Cantet ? Plus généralement, je sens monter comme un discours ambiant et consensuel sur la nécessité de privilégier un cinéma « utile » socialement et j’en frémis. A suivre de près, de très près.La phrase (idiote) du jour ? « Nos racines sont blanches, bourgeoises, mâles, hétérosexuelles et, sur le fond, assez conservatrices et misogynes. » Emmanuelle Retaillaud-Bajac, historienne, "Le Monde" 15/16 juin 2008

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