Peut-être s'agissait-il des yeux les plus malicieux qu'il m'ait été donné de voir... Le regard de Chabrol vous entraînait d'abord au pays des merveilles malicieuses et ironiques. Son rire faisait le reste. Et si l'esprit de sérieux prenait le dessus il se chargeait de le dynamiter de l'intérieur. Mais je parle comme si j'avais connu Claude Chabrol. Si on connaissait les gens en leur tendant un micro, ça se saurait. Ce raminagrobis savait parfaitement se protéger et c'est le jeu. Alors, je suis ce soir comme tout le monde : je perds un artiste qui m'avait donné à voir, à entendre, à rire, à frémir et à pleurer (de rage). Des images reviennent qui ont pour visage Audran, Bouquet, Piccoli, Yanne, Serrault, Brialy, Laffont, Noiret, Piéplu, Depardieu, Huppert, Duchaussoy, Poiret, Bonnaire, Cassel... Certains films comme des lames de rasoir :Le Boucher, Noces rouges, Que la bête meure, Une affaire de femmes, La Cérémonie, Violette Nozières et d'autres encore. De véritables opéras noirs aux histoires implacables. Froids comme le destin. Glacés comme le moment où Don Juan a touché la main du Commandeur. Marxiste Chabrol ? Il adorait s'en vanter... Marxiste peut-être, mais alors tendance Lacan, Jésus, Hitchcock, Balzac, Mac Luhan, Simenon, Souvarine, Saint-Augustin, Pottecher et quelques autres inspirateurs aussi éclairés qu'en apparence disparates ou opposés. Mais qui ne voit que le roman de Chabrol, c'est d'abord un roman des contraires et des contradictions, une carrière française donc comme ses copains François, Eric, Jean-Luc et les autres ? Oui, la France affairiste et adultère en DS noire de De Gaulle et de Pompidou, la France du retour au vichysme mou et délétère de Giscard, la France des affaires, du secret et du tout télé de Mitterrand, la France de la retraite de Chirac,... Souvent des fulgurances et des portraits au vitriol comme ces élus de la Vè République dépeints comme des rapaces cyniques et corrompus. Souvent une capacité à saisir le malheur social qui conduit tout droit au meurtre et à la barbarie entre amis ou en famille. Et a contrario le malheur individuel qui fait faire les mêmes bêtises. Et dans le lot quelques ratages immenses et dont lui-même se moquait allégrement. Qui n'a pas vu "Les Magiciens" ne sait pas ce qu'est vraiment un navet. Et Chabrol de faire semblant de jalouser Truffaut pour sa perfection permanente. Foutaises ! Chabrol filme ("et pourtant il tourne...") et filme encore. Comme Depardieu tourne et tourne encore. Ces deux ogres avaient fini par se rencontrer. Enfin. Point commun : l'appétit, à tous les sens du terme. Donc le plaisir de la dévoration et de la boulimie revendiquées et dans le même temps, le désespoir d'une certitude absolue : ça ne durera pas. Se remplir de tout pour écarter la fin, paradoxe assumé. Donc Chabrol moraliste, oui. Mais d'abord de lui-même. Certainement pas un maître à penser. Pas même un maître à tourner (des plans sublimes de "Merci pour le chocolat" et d'autres plans pauvres ailleurs…). Assurément un maître à voir pour prendre la distance nécessaire sur les êtres et les choses. Un maître également à savoir exprimer simplement toutes les complexités et tous les gouffres humains. « Il faut, écrivait Gide, être tout près de la folie quand on rêve, tout près de la raison quand on écrit. » Une bonne définition de l’art de Chabrol qui pourrait tout autant s’appliquer à Simenon, peut-être son double littéraire. Il y avait du Maigret dans Bellamy. Beaucoup de films de Chabrol font désormais partie des « films de notre vie » pour reprendre l’expression de Truffaut. Il faudra les voir et les revoir pour se persuader si besoin est que nous portons avec difficulté le poids de nos âmes. Et c’est peut-être la recherche impossible d’une grâce refusée.

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