Après "Trois souvenirs de ma jeunesse" et "Les Fantômes d'Ismaël", Arnaud Desplechin signe un scénario dans lequel il traduit la misère sociale et humaine à partir d’un fait divers qu'il conjugue subtilement au polar. Tous les critiques ont été relativement conquis sauf Jean-Marc Lalanne qui n'a pas accroché.

L'acteur Roschdy Zem et l'actrice Léa Seydoux dans le film "Roubaix, une lumière"
L'acteur Roschdy Zem et l'actrice Léa Seydoux dans le film "Roubaix, une lumière" © Shanna Besson

Le film présenté par Jérôme Garcin 

Avec Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier, Antoine Reinartz, Philippe Duquesne. 

Un film inspiré d’un fait divers qui s’est déroulé en 2002 dans la ville natale de Desplechin : le soir de Noël, Daoud, le chef de la police (Roschdy Zem), patrouille en voiture avec Louis, nouvelle recrue (Antoine Reinartz). Ils sont appelés pour le meurtre d’une vieille dame dans un quartier difficile. Les soupçons se portent sur les jeunes voisines de la victime, Claude et Marie (Léa Seydoux, Sara Forestier) qui sont toxicomanes, alcooliques, chômeuses et amantes. 

Eric Neuhoff trouve le film de toute beauté, voire poétique 

EN : "C'est un conte de Noël, mais version très noire, c'est la ville natale d’Arnaud Desplechin, il la filme comme personne car on est dans les ténèbres, dans un monde complètement délabré avec des maisons de briques trop grandes pour les habitants, avec en plus une misère qui suinte de partout. 

C'est un film qui sent la bière éventée !

On est vraiment avec tous ces gens ! Tout le début montre le quotidien d'un commissaire de police avec les agressions, les voitures en feu, une fugueuse qu'on essaie de retrouver. 

Roschdy Zem trouve là un grand rôle, c'était déjà un bon acteur, mais là, il y a quelque chose de minéral. On voit qu'il en a vu d'autres et la lumière du titre, c'est lui, il arrive à sourire ; il sait reconnaître un coupable ou un innocent dès la première seconde, comme Maigret. 

C'est un film très Simenonien (en référence à Georges Simenon). Ce n'est pas du tout un film d'Hitchcock parce que ce n'est pas un film à suspense. 

Ça n'est pas du tout un film policier, c'est un film sur des policiers

C'est intéressant aussi de mettre dans une ville un commissaire arabe et musulman, avec aussi le petit nouveau qui arrive, qui lui est pris dans sa chambre d'hôtel et va découvrir ce que c'est que la médiocrité, le mal avec un petit thème : le mal au quotidien, le mal banal. 

Avec aussi ces deux filles qui sont totalement paumées, dont l'une des deux est incarnée à la perfection par Léa Seydoux, qui peut être à la fois une héroïne de mission impossible et une égérie pour je ne sais quelle marque de luxe. 

Le film est très très poétique bizarrement, il est de toute beauté

Léa Seydoux et Roschdy Zem dans le film "Roubaix, une lumière"
Léa Seydoux et Roschdy Zem dans le film "Roubaix, une lumière" / Shanna Besson

S'il regrette la première partie du film, Nicolas Schaller salue la succession théâtrale qui advient ensuite

NS : "C'est intéressant que tu cites "Le faux coupable" parce qu'effectivement, il se fixe beaucoup sur ce film d'Hitchcock qui avait fait table rase du romanesque et qui voulait vraiment coller à la réalité. Là, c'est ce qu'Arnaud Desplechin nous dit, il voulait coller à une réalité ! 

Je trouve le film vraiment passionnant, même dans son côté bancal

Je trouve qu'Arnaud Desplechin n'arrête pas, depuis quelque temps, de défricher des terres un peu comme un inconnu. Il avait commencé de manière assez significative avec son film "Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des Plaines)". Il s'aventure sur des terres nouvelles même si je trouve que le film n'est pas complètement abouti parce qu'il y a vraiment deux parties : 

Une première partie qui retrace le quotidien du commissariat de Roubaix, un quotidien très fragmenté où on passe d'affaires assez dérisoires à d'autres, beaucoup plus tragiques. Et là, il mélange des comédiens professionnels et des gens de là-bas. Ça ne marche pas toujours bien, mais il y a toujours, au milieu, ce socle, ce regard qui est formidable.

Une deuxième partie où il rentre dans l'intrigue, dans cette affaire avec ces deux jeunes femmes. Je ne suis pas très convaincu par Léa Seydoux au début, mais c'est là où le film est aussi passionnant, parce que ça devient une forme de litanie, de gardes à vue, d'interrogatoires et le film devient presque une suite de répétitions théâtrales où les actrices sont de mieux en mieux

Plus ils vont vers une forme de vérité judiciaire et dramatique, plus le film est convaincant et déborde de choses passionnantes ! 

On se demande où est Desplechin là-dedans mais il y a aussi tout en même temps une version psychanalytique, une forme de défense du flic en psy des classes pauvres que je trouve vraiment intéressant parce que il ne cherche pas la vérité, c'est comme si il la détenait, déjà : il cherche plutôt à libérer les deux coupables du poids de leur culpabilité. Et ça, c'est assez beau !"

L'acteur Roschdy Zem dans "Roubaix, une lumière"
L'acteur Roschdy Zem dans "Roubaix, une lumière" / Shanna Besson

Si Xavier Leherpeur a eu du mal à entrer dedans, il en est ressorti enchanté 

XL : "Je suis tout à fait d'accord avec Nicolas. La première partie est un peu embarrassante : par exemple toute cette sociologie de la pauvreté, des séquences qui ne fonctionnent pas du tout comme le type qui vient dénoncer l'incendie de sa voiture, qu'on devine coupable, on met du temps à entrer dedans, de même dans l'écriture où on sait très bien où on va en arriver... De même, l'apparition des personnages de Léa Seydoux et Sara Forestier est quand même super chargée, on se dit qu'il va falloir nettoyer tout ça...

Et puis, il y a une deuxième partie où on est en garde à vue, là subitement la caméra n'est plus vraiment une ballerine, comme le dit Eric Neuhoff dans son livre, mais au contraire, il y a quelque chose de beaucoup plus terre à terre ! Subitement, ça devient une tragédie, et s'installe une tension absolue

Il y a un quatror de comédiens !

Citons Antoine Reinartz qui est absolument formidable lui aussi, tous installent une tension, une intensité qui m'a vraiment pris alors qu'au début j'avais du mal à entrer dedans".

Jean-Marc Lalanne n'a pas aimé le film et s'en surprend lui-même

J-M L : "Je ne suis pas très convaincu par le film, mais je suis vraiment le premier surpris parce que je suis pourtant un très très grand admirateur d'Arnaud Desplechin. 

C'est vraiment le premier de ses films dont je suis ressorti extrêmement désorienté

J'ai l'impression qu'il y a quelque chose d'intéressant, théoriquement, dans sa manière de plaquer sur un corps extrêmement réaliste une sorte de fausseté assumée du cinéma. Avec une musique symphonique, un climat un peu malveillant. 

Le film a du mal à trouver son territoire

Mais ce qui me gêne, surtout, c'est le personnage de Roschdy Zem et cette espèce de compassion... Pour moi, le modèle, à mon avis, c'est Bruno Ganz dans "Les Ailes du désir" : il y a une sorte de personnage détaché qui a une hauteur de vue et une empathie très forte sauf qu'il est aussi flic et il punit les gens avec lesquels il est empathique. 

Il y a une forme de renoncement et de fatalisme social que je trouve assez désagréable et assez peu sympathique

Notamment dans une scène où Roschdy Zem explique comment le personnage de Léa Seydoux, que par ailleurs je trouve géniale dans le film, est un peu condamné à faire ce qu'elle a fait. 

Il n'y a aucun horizon à cette espèce de fatalité sociale qui est presque héritée du cinéma français des années 30 qui me gêne un peu. Il y a une forme de poisse que Desplechin filme de manière glauque et qui m'est assez irrespirable". 

Le film

► Sortie en salles le 21 août 2019

🎧 Écoutez l'ensemble des critiques échangées à propos de ce film sur le plateau du Masque et la Plume :

6 min

"Roubaix, une lumière", d’Arnaud Desplechin : les critiques du Masque et la Plume

🎧 RÉÉCOUTER - Arnaud Desplechin invité du Grand entretien de Laetitia Gayet pour "Roubaix, une lumière"

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