Marcia souhaite rompre le silence entretenu autour du passé tragique de sa famille , 35 ans après le Coup d'Etat qui a renversé son grand-père, Salvador Allende, premier président socialiste élu démocratiquement, elle estime qu'il est temps de retrouver les souvenirs familaux, les images de leur vie quotidienne qui leur a été arrachée. Un passé intime qui lui est inconnu, enterré sous la transcendance politique d'Allende, l'exil et la douleur familale. Après plusieurs décennies de non-dit, Marcia essaie de dresser un portrait honnête, sans grandiloquence, prenant en compte la complexité des pertes irrréparables et le rôle de mémoire sur trois générations d'une famille blessée .

Allende
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Tel est le propos du documentaire réalisé par Marcia Tambutti Allende, "'Allende, mon grand-père" et qu'on a pu voir à la Quinzaine des Réalisateurs", décidément la sélection la plus stimulante cette année. On pouvait s'attendre à un intéressant mais convenu portrait en image du président chilien dans sa dimension essentiellement politique. Mais le film dit et montre autre chose. Quand le 11 septermbre 1973, Allende se suicide dans le palais présidentiel de Santiago entouré de ses plus proches collaborateurs et encerclé par les militaires factieux et facistes de Pinochet, c'est évidemment d'abord et avant tout le destin d'un peuple entier qui bascule. Une dictature de fer se met en place, mettant fin à une vie démocratique insupportable aux yeux du géant voisin américain. Cela, c'est l'histoire du Chili, une histoire connue et singulièrement ici en France où la tragédie chilienne a profondément marqué la gauche française alors en pleine recomposition unitaire. Or, la petite fille d'Allende nous raconte, elle, une autre histoire, intime et inconnue, familiale et douloureuse. Outre le suicide du président, la famille Allende devra faire face ensuite au suicide de sa fille à Cuba dans un geste qui fait écho à la décision patenelle. Comment vivre en famille après ça ? Comment faire famille avec ce passé qui fut d"abord vécu pour les uns dans le silence, pour les autres dans l'exil et pour tous dans la peur et la tristesse ? Comment faire le deuil d'un mari, d'un père, d'un grand-père, quand c'est tout un pays qui doit faire face aux disparitions, aux stades remplis de prisonniers politiques, aux torturés et aux assassinés ? Comment inscrire un chagrin personnel dans un malheur collectif ? Les obsèques semi-clandestines de Pablo Neruda quelques semaines plus tard, véritable poing levé contre la dictature, ne suffisent pas à effacer l'absence de cérémonie pour Allende. Alors chacun dans le clan Allende fait comme il peut avec son chagrin. Et d'abord sa veuve, merveilleuse figure d'un amour et d'une tristesse qui ne cesseront qu'avec la mort. Elle est au centre du documentaire tant sa parole rare et sereine et douloureuse est exemplaire de ce passé familial qui ne passe pas.

Parce qu'elle est partie prenante de cette situation, la réalisatrice aurait pu se laisser enfermer et dans l'émotion et dans l'incapacité à prendre la distance nécessaire.Or, au-delà des larmes inévitables, au-delà des mots qui s'interrompent et des mains que l'on étreint, elle capte la vérité de chacun des membres de cette famille pas tout à fait comme les autres. Le film remonte ainsi aux sources d'une histoire intime avec notamment, au final, un formidable petit film de famille aussi drôle que touchant. On y voit le Salvador Allende d'avant, avant les combats, les victoires et la mort insupportable. C'est tout le mérite de magnifique documentaire que de restituer ainsi l'essence même d 'un homme que l'Histoire a métamorphosé en mythe politique et que la vie se charge de replacer au sein même de ses modestes photos de famille si banales, si belles, si quotidiennes et si tendres.

Le beau travail de cette petite-fille amoureuse et lucide revient nous chercher et nous galvaniser. Ce cinéma qui fait mémoire nous touche plus que tout. Dans "Mortelle randonnée" de Claude Miller, le fantasque détective privé, incarné par Michel Serrault et surnommé "L'œil" finissait, disait-il, par "entrer dans la photo" pour y rejoindre sa petite fille disparue, comme un autre allait à la rencontre des fantômes. C'est ce que nous avons fait en regardant "Allende, mon grand-père". En toute nostalgie, en toute sympathie.

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