Le cinéaste britannique était l'invité de Popopop. Au micro d'Antoine de Caunes, accompagné de Charline Roux, le réalisateur, connu pour "American Beauty", "Jarhead" et les deux derniers James Bond ("Skyfall" et "Spectre"), revient sur les moments forts du tournage de son dernier film "1917" nommé aux Oscars.

Le réalisateur britannique Sam Mendes revient sur les grands moments du tournage de son dernier film "1917".
Le réalisateur britannique Sam Mendes revient sur les grands moments du tournage de son dernier film "1917". © Maxppp / DAVID FERNANDEZ

Après avoir accompli les deux dernières missions de James Bond, avec Daniel Craig, en réalisant "Skyfall" et "Spectre", Sam Mendes signe "1917", son tout dernier film qui vient d'être nommé aux oscars pour le meilleur film, le meilleur réalisateur et le meilleur scénario. 

Nous voilà plongé en plein cœur de "la Grande guerre" au beau milieu des tranchées où nous nous retrouvons aux côtés de Schofield (Georges Mackay) et de Blake (Dean-Charles Chapman), deux jeunes soldats britanniques qui se voient assigner une mission à première vue quasi impossible : porter un message qui est censé empêcher une attaque qui causerait la mort de centaines de soldats, dont le frère de Blake. Les deux personnages se lancent dans une véritable course contre la montre que Sam Mendes est venu décrypter sur le plateau de Popopop

Aviez-vous planifié cet impact traumatique sur vos futurs spectateurs ?

Sam Mendes : "C'est vrai que quand je vois les spectateurs sortir du cinéma, j'ai envie de leur présenter mes excuses parce que je les ai obligés à subir une épreuve. Mais c'est un peu ce qu'on cherche quand on fait un film : on veut que les spectateurs s'identifient aux personnages à tel point qu'ils ne peuvent pas s'échapper, ils sont en quelque sorte piégés, alors pas de façon sadique ce n'est pas ça qui fait passer l'idée, mais enfin, le spectateur vit la même expérience que le personnage. Il vit, il respire avec lui et c'est ce qui a sous-tendu les choix de tournage que nous avons retenus, comme notamment raconter l'histoire en temps réel, comme nous l'avons fait. 

Qu'auriez-vous fait à la place de ces deux soldats ? 

SM : "C'est relativement évident parce qu'on ne leur donne pas le choix. On veut que les deux personnages se retrouvent dans cette situation. Si vous deviez sauver votre frère, vous le feriez, indépendamment du lien fraternel, il y a aussi la vie de 1600 personnes qui est en jeu. Si vous êtes dans la situation de Schofield, Blake ne lui donne pas le choix. Ce n'est que plus tard que Schofield prend la décision affective de tenter cette mission au prix de sa vie, si nécessaire, pour faire passer ce message précieux. 

J'avais fait un film qui s'appelait "Jarhead" il y a une quinzaine d'années qui partait du même point de départ. Mais si un personnage comme moi, un lâche absolu était envoyé à la guerre, qu'est-ce qu'il ferait ? Ce n'est pas un film belliqueux, qui fait l'apologie de la guerre, mais c'est un fait brut. 

Lorsqu'on voit un film de guerre, lorsqu'on fait un film de guerre, la raison de ce film, c'est de voir des gens qui sont poussés à l'extrême, aux limites de ce qu'ils peuvent faire.

Ils ont perdu tout rang social, tout ce qu'ils avaient acquis dans ce monde, et ils sont limités à leur simple essence. C'est ça que nous recherchons. Il n'y a pas beaucoup de situations dans la vie où ça se produit, surtout pour notre génération qui est née pour la plupart en temps de paix, ce qui est heureux d'ailleurs. 

Il y a peu de situations où on se retrouve confrontés à ce genre d'urgences. C'est pour ça, peut être, que les gens retrouvent un engouement pour les films de guerre. 

L'acteur George MacKay dans le film "1917"
L'acteur George MacKay dans le film "1917" / Universal Pictures France

"1917" nous entraîne dans cette expérience brutale, viscérale de la guerre. Pourquoi, s'être aventuré sur ce territoire ?

SM : "Il y a une partie historique et une partie circonstancielle : 

  • Pour ce qui est de l'histoire, mon grand père, il y a une quarantaine d'années, m'a raconté ses souvenirs de la Grande Guerre et cela ne m'a jamais quitté. Depuis que je fais du cinéma, je me suis dit que cette idée d'avoir un homme porteur d'un message, ça se traduirait bien à l'écran et qu'on pourrait en faire un film ; 
  • Pour ce qui est des aspects circonstanciels, je venais de faire deux films de James Bond et ce faisant, j'ai produit deux scénarios à partir de rien. Et finalement, je me suis senti assez sûr de moi pour écrire un scénario devant une feuille blanche. Je me disais que je pourrais y arriver en toute modestie. Je me suis dit que je pourrais faire mon propre scénario et tout cela s'est concrétisé.

"Jarhead" était un film de guerre sur l'attente, "1917" est un film d'action. Qu'est-ce que ce changement raconte de l'époque ? 

SM : "Je ne sais pas. Je crois qu'on est toujours tributaire des circonstances dans lesquelles le film sort

Le film "Jarhead" est sorti à un moment où le monde n'avait pas envie de voir ce film : on venait d'annoncer la mort du millième soldat américain au Moyen-Orient. Le New York Times avait d'ailleurs publié la photo de chacun de ces soldats, c'était très émouvant et moi, je faisais un film au sujet d'une guerre où personne ne se faisait tuer. Les gens n'avaient pas envie d'en entendre parler alors que pour moi, c'était le début d'une relation très trouble entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient, une relation qui perdure à ce jour, mais les gens n'avaient pas envie d'en entendre parler. 

Pareil pendant la grande crise financière, quand j'ai fait "Les Noces rebelles", les gens n'avaient pas envie d'entendre parler des aventures d'un couple qui vit dans une banlieue résidentielle. 

Pour "American Beauty", c'était l'ère Clinton, c'était l'époque du massacre à Columbine, là, les gens avaient justement envie d'en entendre parler. 

On ne sait pas ce que sera le contexte culturel de l'époque. On ne sait pas si le public va accepter ou rejeter le film.

On fait le film qu'on a envie de faire sur le moment, mais on ne peut pas savoir à l'avance s'il sera accepté ou non

Alors on peut faire des parallèles assez évidents entre 1917 et maintenant, par exemple, que ces hommes, pendant la Première Guerre mondiale, se battaient pour construire une Europe libre et unifiée. 

Mes concitoyens feraient bien d'en prendre de la graine parce que ces guerres avaient été cooptées dans les hautes sphères par une élite chauvine, patriotique, nationaliste, nostalgique.

Des gens pour qui cette guerre démontrait la grandeur de l'âme britannique, ce qui est complètement ridicule car c'était une tragédie humaine à une échelle incommensurable. 

Oui, il y a une partie de moi qui dit qu'il faut quand même se rappeler la réalité. 

Il ne s'agit pas d'un film politique, certes, mais ce qu'on dit quand même, c'est que c'est une guerre qui a été déterminée par le hasard le plus total, le chaos le plus innommable. Cette absurdité générale, il faut quand même s'en rappeler.

Le choix de ce film était affectif et artistique. 

"1917" : Dean-Charles Chapman, George MacKay et Sam Mendes en plein tournage
"1917" : Dean-Charles Chapman, George MacKay et Sam Mendes en plein tournage / Universal Pictures France

Vos deux acteurs principaux sont des petits nouveaux. Qu'attendiez-vous d'eux ? 

SM : "Pour Schofield, je voulais quelqu'un qui soit très anglais, très british, très flegmatique, très digne, quelqu'un qui ne s'exprime pas beaucoup, représentatif de la bourgeoisie, de la classe moyenne, bien élevé. 

Pour Blake, je voulais quelqu'un de bavard, de plus vivant, d'une classe sociale plus modeste, plus jeune, avec moins d'expérience. 

La guerre peut mettre en présence des gens qui ne se rencontreraient jamais dans le civil. 

De cette façon, je voulais créer ce couple dysfonctionnel : deux hommes qui s'aiment bien sans trop savoir pourquoi, une amitié un peu inexpliquée. 

En fait, ils ne savent même pas pourquoi l'un compte pour l'autre. Je voulais une amitié réelle hors caméra, et c'est ce qui s'est fait entre les deux acteurs, on a retrouvé cette amitié dans le film. Il y a une combinaison derrière la caméra, un travail méticuleux, une absence totale de technicité, il y a eu pas mal d'accidents et d'erreurs. Par exemple, il y a des bébés qui peuvent se mettre à crier ou des animaux, ou la météo qui ne correspond pas à vos attentes, ou la lumière qui n'est pas ce qu'elle devrait être, des gens qui tombent qui ne devraient pas tomber, etc. 

Ce côté spontané, je le voulais car je ne voulais pas ce soit trop méticuleux, trop travaillé, parce que sinon, il n'y aurait pas de véritable vie organique, dans le film. Ça s'est fait de manière très spontanée, très naturelle. 

J'ai mis deux acteurs nouveaux, inconnus, parce que je ne voulais pas que les spectateurs puissent les associer à d'autres films. On ne sait pas qui ils sont et ce sont deux hommes parmi deux millions d'autres hommes qui ont été choisis par le destin. On ne voulait pas que le public se demande s'ils allaient survivre ou mourir. 

Ils ont tout donné pour ce film. Ils ne sont pas comportés comme des stars sur le plateau. Je ne voyais que des gens qui s'étaient vraiment engagés à faire vivre cette histoire, ils ont donné tout ce qu'ils avaient. C'était vraiment excellent [...]".

Comment dirigez-vous un acteur silencieux (le personnage interprété par Georges MacKay est mutique) ? 

SM : "Je n'avais pas vraiment besoin de le diriger. George a vécu son personnage et il n'y avait pas de jeu forcé du tout, sa vie physique s'est complètement intégrée au film puisqu'il était épuisé par le tournage

Pour chaque prise, il devait parcourir des distances immenses et ça l'a épuisé. On l'a poussé à ses limites en tant qu'acteur. 

[...] C'était ça ce qu'il y avait dans le film. C'était presque une mémoire musculaire qui était à l'œuvre, un peu comme pour un danseur. On a l'impression que c'est très facile quand on voit ça à l'écran, mais en réalité, pour un autre acteur, ça aurait pris des semaines de travail. 

"1917" : Dean-Charles Chapman, George MacKay et Sam Mendes en plein tournage
"1917" : Dean-Charles Chapman, George MacKay et Sam Mendes en plein tournage / Universal Pictures France

Est-ce que "1917" est votre mission impossible (NDLR : le film est une succession de plans séquences pour n'en former qu'un seul) ? 

SM : "Oui, c'était vraiment mission impossible par moments, parce qu'il y a des moments où je me suis dit : 

Pourquoi je me suis lancé dans cette galère ? 

Pendant une prise, par exemple, un plan séquence de dix minutes, et bien au bout de la neuvième minute, alors que tout allait bien sans problème, PAF! le cadreur trébuche, ou un bébé se met à pleurer, un accessoire se casse et, là, il y a tout à refaire ! Et on ne peut plus rien utiliser des neuf premières minutes, même si elles étaient absolument parfaites. C'était tout ou rien, il fallait recommencer à zéro et ça devenait pervers parce que les acteurs repensaient à la scène précédente ! 

Il fallait parfois cinq prises avant de revenir à la spontanéité ! 

Ça se faisait par vagues successives mais quand on y est arrivé, c'était pleinement gratifiant sur le moment qu'on a fini par oublier tous les mauvais souvenirs et on avait envie de recommencer ! 

C'est un film qui a une vie en soi. C'est peut-être la chose la plus difficile que j'ai jamais faite, mais la plus gratifiante parce que c'est de la magie 

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