Trouvé cette photo par hasard, Serge Daney et Gérard Lefort, à la grande époque de "Libération", les années 80 . Daney avait quitté "les Cahiers du cinéma" pour rejoindre le service cinéma du quotidien de July. Nous, lecteurs, dévorions le journal . La prose de Daney et Lefort rivalisait d'acidité et de pertinence, d'humour et de mauvaise foi aussi, parfois. Au-delà des articles sur le cinéma louangeurs ou buldozers, le journal prenait partie. Il offrait aux faits de société de longues colonnes, publiait même des petites annonces coquines. "Libération" rimait avec liberté. Au kiosque, nous demandions : "Libé, s'il vous plaît", certains de trouver de l'engagement, du nerf, des regards et des plumes acérées. Acheter "Libé" aujourd'hui est un choix par défaut. Au mieux, un acte de fidélité .Nostalgique ? Peut-être. Comme de certains numéros de "l'Autre journal", dirigé par Michel Butel. Dans ce magazine, de beaux articles pouvaient surgr d'un corpus certes inégal, parfois branché. Comme la rencontre entre Mitterrand et Duras ou les photos délicates en noir et blanc d'Hervé Guibert . Difficile aujourd'hui de trouver des numéros de "l'Autre journal". Pourquoi un éditeur ne poserait-il pas les yeux sur cette somme ? Il y aurait de nombreux lecteurs à trouver un intérêt sociologique et intellectuel à l'édition d'un livre-synthèse d'articles, de textes, de photos parus dans "l'Autre journal" . Voici d'ailleurs un extrait du premier édito de Butel, en 1984 . Il n'est pas désuet, lisez plutôt :"En ce temps de crise à quoi sert un journal ? Dans l’actualité soi-disant familière, dans ses malfaçons les plus claires, qui gouvernent les rubriques, faits divers, culture, économie, politique, introduire la seule tension de la beauté; que le grossier qui toujours semble affecter l’évènement se dissolve dans l’art de la relation. Que la tristesse des simples faits le cède au style de leur évocation. Car nous subissons aujourd’hui cet outrage: à la litanie des informations s’est jointe la rumeur immonde du commentaire, “un esprit du temps” nous dit-on; la modernité dans tous ses états, la dérision, le chic, l’humour fin de race. La beauté, oui, mais pas en habit du dimanche. La beauté, oui, mais à la merci de chacun. Certes pas le retrait ni la retraite. Pas de papier glacé, pas de revue. Une conversation courante: des hésitations, des reprises, des silences, des chutes, des scories, des illustrations, des envolées, des interruptions. Un journal qui démente la proposition désormais générale de l’apocalypse imminente du désespoir. Puisque nous ne cherchons aucune consolation, nous pouvons parler, nous asseoir là, dans la chambre obscure, où bien au bord de l’eau, marcher sous les arbres, nous étendre sur l’herbe et continuer cette conversation qui nous a précédé et que nous devons maintenir en état de veille et de mélancolie, en un état de grâce et d’ironie. Jusqu’à ce que le souffle nous manque d’avoir sans trêve ranimé cette flamme, bien plus vacillante que je ne l’ai dit. Journal, lueur maintenue de la conversation.”

F Huguier
F Huguier © Radio France
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