Alice Godart, cofondatrice du groupe « Paye ton tournage » dénonce le sexisme qui sévit dans le milieu du cinéma. Elle était reçue au micro de Nagui dans la "Bande Originale" à l’occasion du dernier livre d’Isabelle Carré, dans lequel la comédienne évoque la « zone grise », le flou qui entoure parfois le consentement.

Difficile de dénoncer les comportement sexistes dans le cinéma
Difficile de dénoncer les comportement sexistes dans le cinéma © Getty / Peter Dazeley

Une parole lente à sortir

Alice Godart : « On observe un immense fossé entre la France et les États-Unis. Chez nous, la parole n'est pas spécialement reçue. 

Parlons des César : aux États-Unis, on a exclu Roman Polanski de l'Académie des Oscars et en France, on lui remet des honneurs. 

Cela résume la situation. La parole met du temps à se libérer parce qu’elle n’est pas reçue comme il le faudrait. »

Une omerta française

« On sait que le cinéma est un milieu où règne l’omerta. Il y a en France quelque chose de particulier en plus : la place de la séduction, qui nous distingue d’autres pays. Ailleurs, après des gestes déplacés, ou pire, on va parler de viol et de justice. En France, on évoque « la zone grise », « la drague »… Alors qu'en fait, on sait très bien de quoi on parle. On décide de ne pas dire les choses. » 

«  Paye ton tournage »  récolte les témoignages à la façon de « Paye ta schneck »

« Étudiante dans une école de cinéma en Belgique, on parlait souvent entre nous d’anecdotes sordides. Au fil de nos études, en grandissant, on a commencé à s’éveiller au féminisme.

Au moment de #metoo, on était en dernière année. À notre grand étonnement, personne n'a été surpris. Tout le monde disait « C'est le milieu du cinéma, on  savait très bien qu’il s'y passait ce genre de choses ».

Pour nous, c'était assez choquant parce que l’on se préparait à faire partie de ce milieu. Nous avons contacté Anaïs Bourdet qui fait « Paye ta schneck » (« paye ta chatte » en argot alsacien, un site créé en 2012 par Anaïs Bourdet qui recueille des témoignages de femmes victimes de harcèlement de rue) et on lui a demandé si on pouvait faire pareil pour le cinéma. On a démarré en mars 2018 avec une cinquantaine de témoignages. 

Des phrases incroyables, surréalistes

« On reçoit des témoignages quotidiennement. Mais après l’affaire Adèle Haenel (qui a quitté la cérémonie des César après la récompense de Roman Polanski) leur nombre s'est accru : 

  • Un régisseur-adjoint à sa stagiaire : « Je suis désolé. C'est toi qui bosse le mieux dans l'équipe, mais pour la suite du tournage, ils veulent un mec, l'équipe étant réduite pour le prochain décor. », 
  • Un électricien, à propos d'une assistante décoratrice : « Ils les prennent jeunes maintenant. Vive le bétail ». 
  • Un technicien à un premier assistant à la mise en scène, à propos d'une technicienne : « Alors, quand est-ce que c'est prévu la tournante avec la nouvelle ? ». 
  • Un chef machiniste à un assistante mise en scène.: « Ah toi, si j'avais 15 ans de moins… » 
  • Aussi : un chef opérateur image à une perchiste : « Tu peux mettre un pull. Mes gars sont loin de chez eux depuis quelques semaines et ça les déconcentre de te regarder percher en T-shirt. » 
  • Un administrateur à une secrétaire de production : « Tu vois quand tu t’habilles sexy, je suis sympa. Tu sais ce qu'il te reste à faire maintenant » 
  • Un cadreur à une assistante caméra : « Pendant la prise, il lâche le contremanche de la caméra pour me prendre le sein, comme ça tourne, je n'ose rien dire. »
  • Un électricien à une comédienne, deux semaines avant de la violer : « D'ici la fin du tournage, je t’ai sautée. » 
  • Un acteur à une troisième assistante mise en scène : « Ah, mais tu as un c… d’Africaine, en fait ! »
  • Un chef machiniste à une technicienne : « Tu ne devrais pas porter ça. Tu dois faire attention à ta matrice. Tu dois te préserver pour quand tu auras des enfants. »
  • « Le jour où j'aurai besoin que tu me suçes la b…, je te préviendrai » : un acteur à la troisième assistante qui propose son aide en fin de journée. 

=> Plus de témoignages sur le site de Paye ton tournage

Les remarques sexistes appartiennent à la culture du viol

« Les remarques comme "tu ne devrais pas t’habiller comme ça… " peuvent sembler anodines. Or, elles sont vraiment les bases de la culture du viol. Cela commence souvent par une blague sexiste. D’ailleurs, les femmes qui témoignent auprès de la police après leur agression se voient souvent demander comment elles étaient habillées. »

La zone grise

« Ce terme de « zone grise » n'existe pas en France où on a des problèmes à nommer les choses. Dans le Code du Travail, ou le Code de la Route, il n’y a pas de zones grises, il y a un délit ou pas. 

Dans le cinéma, cette « zone grise » est favorisée par la bonne ambiance qu'il faudrait à tout prix conserver sur les tournages. 

Mais la bonne ambiance, n'est-ce pas aussi de ne pas être victime de harcèlement ? 

C'est bien de parler de zone grise. À terme, ça ne devrait plus exister : en fait, les choses ne sont pas floues. 

On parle souvent de viol, de ce qui est spectaculaire, des conséquences et de pourquoi la victime n'a pas parlé. Mais c'est très important d'évoquer la sidération. » 

L'avenir ? 

« Dans les écoles, et dans certaines productions de films, des formations de sensibilisation à la question du harcèlement dans le cinéma vont commencer. Mais c’est encore très minoritaire. Des femmes disent qu’elles travaillent entre elles, et avec l’expérience, elles acquièrent un réseau plus sûr. 

Que la parole se libère, c'est bien. Mais il faut être prêt à l'entendre. 

Et il y a une urgence à défendre les femmes qui prennent la parole parce que ça leur demande beaucoup de courage et cela a beaucoup d'impact dans leur vie. »

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