"Gary est jeune, agile, il apprend vite. Il fait partie de ceux à qui on n'a jamais rien promis. De petits boulots en petits boulots, il est embauché dans une centrale nucléaire. Là, au plus près des réacteurs, là où les doses radioactives sont les plus fortes, il trouve enfin ce qu'il cherchait : de l'argent, une équipe, une famille. Mais l'équipe, c'est aussi Karole, la femme deToni dont il tombe amoureux. L'amour interdit et les radiations contaminent lentement Gary. Chaque jour devient une manace."

Grand Central
Grand Central © Radio France

C'est un beau synopsis, non ? Un synopsis qui donne immédiatement envie de les connaître ceux-là : les Gary, Toni, Karole, sans oublier Gilles, Maria, Géraldine et les autres. Disons-le d'ailleurs d'entrée de jeu, avec ce deuxième long métrage (après BELLE EPINE), Zlotowski confirme et amplifie d'abord sa maîtrise du casting et de la direction d'acteurs. Les moindres seconds rôles font l'objet d'une véritable attention et d'une écriture détaillée. C'est là un bel héritage "français", éminément "renoirien" (nomme-t-on pour rien l'un des personnages principaux "Toni" ? assurément non !!!). Quant au rôles principaux, ils permettent à Léa Seydoux et Tahar Rahim de former un superbe couple de cinéma et puisque lui s'appelle Manda, on est fondé à voir en eux une belle résurrection cinématographique du mythique couple de CASQUE D'OR : oui, Rahim a des airs exotiques de Reggiani et même ramassé le casque d'or de Seydoux vaut bien celui de Signoret.

Mais GRAND CENTRAL, ce n'est pas seulement un merveilleux écrin pour des acteurs (outre ceux déjà cités, il convient d'ajouter pour être juste et complet : Olivier Gourmet, Denis Menochet, Nozha Libereau, Camille Lellouche et Guillaume Verdier). Là où d'autres arpentent les terres si difficiles du Cinquième arrondissement de Paris sur fond de lycée Henri IV, de vacances sur la Côte d"Azur en été et à la montagne en hiver pimenté de prostitution estudiantine, Zlotowski se coltine une réalité sociale autrement plus "idyllique" avec l'impeccable immersion dans une centrale nucléaire. Magnifique idée en vérité que cette forteresse à part entière, qui fonctionne en circuit fermé (jeu de mots inclus) et vit sa propre existence de Moloch nourricier : la centrale nucléaire du film est un personnage à part entière, un état dans l'état, le lieu de tous les dangers (accidentels ou non, on pourrait même y supprimer un rival gênant si l'on n' y prenait garde...), le lieu de l'héroïsme et de toutes les petites combines, le lieu prolétaire où les salariés d'EDF font la nique au lumpen proletariat des sociétés de sous-traitance sommées, elles, de fournir la main d'œuvre taillable et irradiable à merci. On voit rarement dans le cinéma français une telle attention portée à un lieu de travail et on se réjouit que ce soit une jeune cinéaste qui rompe ainsi la paresse ambiante. Et ce d'autant plus que Zlotowski résiste parfaitement à la tentation documentaire. Elle ne perd jamais de vue l'histoire qu'elle nous raconte, tout comme savait le faire Renoir le patron impeccable, peintre de la règle du jeu social et du marivaudage amoureux dans le même temps. Ainsi GRAND CENTRAL nous raconte une histoire d'amour à trois bigrement maîtrisée. La sensualité qui s'en dégage dans de rares moments où les corps corsetés de la Centrale se dénudent enfin n'apparait pas pour autant comme une sorte de contrepoint facile : la technologie froide d'un côté, la nature aimante de l'autre. Tout est définitivement plus complexe, plus âpre également et les corps nus par exemple peuvent aussi être ceux des salarié(e)s irradie(é)e.

Tout est ici question d'équilibre : la subtilité et la délicatesse du cinéma de Rebecca Zlotowski explosent dans ce deuxième film. La cinéaste a brisé l'inévitable armure du premier film. On la sait désormais parfaitement capable de mélanger le lyrisme et le prosaïsme, de nous décrire des terres étrangères ou connues, de nous raconter des histoires terriblement humaines. Bref, de nous faire son cinéma. Et c'est bien ce que l'on attend d'elle. Singulièrement ici à Cannes, où de jours en jours, s'affirment l'évidence d'un renouveau classique terriblement efficace qui nous fait aimer, notamment, SALVO, L'INCONNU DU LAC et GRAND CENTRAL dans un même élan enthousiaste.

L'équipe de Grand Central sur le tapis rouge
L'équipe de Grand Central sur le tapis rouge © Maxppp
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