Sieranevada
Sieranevada © Wild Bunch Distribution

Pitchons un peu :

« Trois jours après l’attentat contre Charlie Hebdo et quarante jours après la mort de son père, Lary – 40 ans, docteur en médecine- va passer son samedi au sein de la famille réunie à l’occasion de la commémoration du défunt. L’événement pourtant ne se déroule pas comme prévu. Contraint d’affronter ses peurs et son passé et forcé de reconsidérer la place qu’il occupe à l’intérieur de sa famille, Lary sera conduit à dire sa part de vérité. »

Imaginons un instant que l’intégralité du film de Maurice Pialat « A nos amours » se déroule uniquement dans la salle à manger familiale. Comme si la scène la plus impressionnante du film ait phagocyté l’ensemble de la narration à son seul profit. Non par une sorte de pari cinématographique un peu vain mais juste pour prendre le pari d’une cinématographie sous la contrainte d’un espace forcément réduit qui contiendrait le monde à lui tout seul.Difficile de ne pas y songer en découvrant « Sieranevada » le nouveau film du cinéaste roumain Cristi Puiu à qui l’on devait déjà l’incroyable « La Mort de Dante Lazarescu ». Peu importe si le huis clos familial n’est pas respecté à la lettre : l’esprit de système ne vaut que si on sait le limiter. Et d’autant plus quand il s’agit de manier l’ironie, cette seconde nature de Puiu : quitter l’appartement familial, c’est pour mieux s’enfermer dans une grosse voiture aux allures de confessionnal filial. Tout se joue ici sur la concentration et non soit dit en passant sur l’exacerbation. Autrement dit, des tensions sont sans cesse à l’œuvre, mais l’art de Puiu est d’aborder de front ce qui ne passe pas sans jamais tomber dans une sorte d’hystérisation du récit. Aller jusqu’au bout d’une scène, d’un conflit, d’une situation, ce n’est pas forcément aller jusqu’à son point d’éclatement. Le « Moteur » du plateau de Puiu n’est pas le début de la fin. C’est au contraire le commencement d’une exploration des limites. On peut alors parler de tout : du 11 septembre, de l’adultère, de Charlie, de la fellation, du communisme, du deuil, du clergé, du borsh et de la chorba, de la théorie du complot, de la lâcheté des hommes, de Bush et de Poutine… Bref, de tout et de rien. De ce qui fait sens comme de ce qui fait famille, de ce qui fait la « musique de l’être humain » dont parlait Aragon. Dans cet univers clos qui ressemble bigrement à un concentré d’univers, Puiu nous tend un miroir informé, grandeurs et petitesses étroitement mélangées, avec une indéniable capacité à capter l’air du temps de crise. Crise de foi, du couple, de foie, de nous, de famille. Et de ces crises, un gagnant immense, tranquille, virtuose du plan séquence et du chambranle de porte et autre corridor comme passage obligé de la vie qui va : le cinématographe. Lequel comme chacun le sait est à Cannes comme dans un... appartement de famille.

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