Le philippin Brillante Mendoza a été sifflé à la fin de la projection de presse de "Kinatay". Ce fut le cas aussi l'année dernière avec "Serbis". Il faudrait siffler les siffleurs. Mendoza est un grand auteur contemporain. Il parvient à rendre compte des sentiments et de la vie en 2009, de la vie dans la ville, dans la jungle de la ville. Le réalisateur de 49 ans introduisait le spectateur de "Serbis" dans un cinéma porno crasseux où la vie grouillait. Une famille, des clients se cotoyaient, désir et amour circulaient dans ce théâtre de la sexualité. Cette fois, son sujet est la bascule d'une vie. Un beau jeune homme, étudiant en criminalité, épouse la femme qu'il aime. Ils sont parents d'un bébé de huit mois. On les suit en vélo à porteurs puis en bus, ils vont se marier. La caméra à l'épaule de Mendoza saute, sursaute, s'ébroue joyeusement dans une Manille saturée d'humains, polluée, embouteillée, où dès l'aube, la vie grouille dans la rue. Peping a besoin d'argent pour nourrir sa famille, il n'hésite pas à commettre des larcins, de la petite délinquance. Mais un soir, un copain l'entraîne dans une aventure qui va changer sa vie (et du jour, Mendosa passe à la nuit, de l'extérieur, il plonge le film vers l'intérieur). Un gang enlève une prostituée droguée qui doit au chef de l'argent. Peping s'asseoit à l'arrière de la voiture qui conduit la jeune femme vers un lieu désert. Il observe, terrifié mais immobile. La route est longue. Le chaos rassurant de la ville laisse la place au silence d'où seuls s'échappent les cris et les râles de la victime. Peping s'avance vers l'enfer. Il est prisonnier, à jamais. Si Mendoza ose parfois le gore, sans lourdeurs toutefois, il ne s'écarte pas de son sujet. Son sujet est le jeune homme. Filmé en gros plan, souvent, plongé dans une obscurité terrifiante (on devine l'issue tragique et pourtant le suspens est total), il provoque une empathie totale de la part du spectateur. Malgré lui, voilà le jeune père entraîné du côté du crime. Sort-on un jour de cette spirale, à Manille, en 2009? Complice sans le vouloir, Peping ne sera pas ce qu'annonçait le film : un jeune homme responable à l'avenir sans tâche. Mendoza étire les scènes en ajoutant au son de la nuit une musique électro inquiétante. Son projet cinématographique de raconter la perte irrémédiable de l'intégrité est exemplaire, formellement passionnant.

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