Pour certains critiques, "Silence" de Scorsese est un film sur la martyrologie ; pour d'autre, sur le sacré. Complaisant, pénible, balourd, sanglant... ou beau et admirable ?

Liam Neeson dans "Silence", le nouveau film de Martin Scorsese (2017)
Liam Neeson dans "Silence", le nouveau film de Martin Scorsese (2017) © Metropolitan FilmExport

Suivant les traditions du Masque et la Plume, il revient à Jérôme Garcin d'introduire le film :

Scorsese s’inspire d’un roman japonais de Shusaku Endo. Le film raconte le voyage que font au XVIIe siècle deux pères jésuites de Lisbonne pour retrouver au Japon leur mentor qui a disparu, qui aurait renié sa foi catholique. Ils découvrent un pays où les Chrétiens sont martyrisés, torturés, tués.

Jérôme Garcin : C’est très grandiloquent, parfois beau. C’est très long : 2h40.

Danièle Heymann : 2h41 !

Xavier Leherpeur : C’est comme l’éternité, c’est long surtout vers la fin !

Jean-Marc Lalanne : "globalement un peu pénible"

Le film, au bout d’1h30, change complètement de perspective. On croit voir un film extrêmement complaisant, à destination du public chrétien américain, un poster de martyrologie chrétienne, pénible à plusieurs niveaux. Aucune référence n’est faite à l’inquisition. On a l’impression que le peuple chrétien n’a été que victime, jamais bourreau, dans l’histoire de l’humanité. En plus, Scorsese filme la souffrance de ces prêtres avec une sorte raffinement cruel très embarrassante.

Image extraite de "Silence" de Martin Scorsese. Dans les salles à partir du 8 février 2017
Image extraite de "Silence" de Martin Scorsese. Dans les salles à partir du 8 février 2017 / Metropolitan FilmExport

Deuxième heure : toutes les perspectives changent. On voit ce personnage qui survit à l’effondrement de toutes ses valeurs et toutes ses croyances, c’est vraiment assez intéressant parce que le film déconstruit ce qu’il a construit pendant 1h30.

Le souci c’est qu’il y a un dernier plan qui inverse l’inversion. Le film m’a intéressé une heure, mais globalement c'est un peu pénible.

Xavier Leherpeur : "une horreur"

Dès les trente premières secondes, on a un fond noir, on a une bande son, un bruit comme ça qui grouille, et tout se tait au moment où le mot “Silence” apparaît sur l’écran. Je me suis dit “Coco, si tu commences comme ça, il va falloir tenir la distance sur 2h40 parce que c’est déjà très sentencieux !”. Le vrai martyr du film c’est le spectateur, quand même !

Quand au bout de deux heures, on voit ce pourquoi on a tant souffert, on se dit : "On aurait pu aller plus vite, si c’était pour en arriver là !" C’est toujours très bavard, en champ / contrechamp, assez balourd.

Il y a un très très méchant qui a le crâne rasé qui dit “Tu vas abjurer sinon je te coupe la tête !” Moi j’ai levé la main pour qu’on m’achève.

► LIRE toute sa chronique : "Silence" de Scorsese : "le vrai martyr du film c’est le spectateur"

Andrew Garfield, prêtre jésuite à la recherche de son mentor (Liam Neeson) dans le nouveau film de Scorsese
Andrew Garfield, prêtre jésuite à la recherche de son mentor (Liam Neeson) dans le nouveau film de Scorsese / Metropolitan FilmExport

Pierre Murat : "un film admirable"

C’est un des plus beaux films de Scorsese parce qu’il rappelle beaucoup Kurosawa, qui a été son maître. Il y a des plans qui sont aussi beaux qu’aussi beaux que Kagemusha et que Ran.

Scorsese n'est pas dans les films les plus mystiques qu’il ait fait : Kundun (1997) ou la Dernière tentation du Christ (1988). La faute, c’est tout le temps là ! Dans Mean Streets, Casino, etc. Ce n’est pas du tout un film sur la martyrologie. C’est deux types qui arrivent dans un pays où on leur dit “Vous vous êtes trompés, ce n’est pas pour vous ici”. Les gens formidables, dans le film, c’est l’entourage, c’est ceux qui essaient de leur faire comprendre qu’ils ont tort.

Au Japon du XVIIe siècle, le christianisme est illégal et ses fidèles persécutés
Au Japon du XVIIe siècle, le christianisme est illégal et ses fidèles persécutés / Metropolitan FilmExport

C’est aussi un film sur le sacré. Pour ces gens-là, c’est l’image du Christ. Je trouve ça bouleversant la façon dont il le filme. Le fait de pousser quelqu’un à renier quelque chose qui est au plus profond de soi, je trouve qu’on le montre pas tellement à l’écran et que Scorsese le montre admirablement.

Danièle Heymann : "un monument sanglant de 2h40"

La farandole de tortures est assez intéressante : la strangulation, l’immolation, la décapitation et, pour faire bonne mesure, la crucifixion. Mais la crucifixion, on la raffine parce qu’on les crucifie près de la mer donc non seulement ils sont crucifiés mais aussi noyés. Il y a une complaisance à mon avis fâcheuse.

On n'en finira jamais de tuer au nom de Dieu. Et ça tout à coup, ça m’a ramenée à notre époque.

Adam Driver, Andrew Garfield
Adam Driver, Andrew Garfield / Metropolitan FilmExport

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Les différentes critiques du Masque sur ce film :

10 min

Critiques du Masque et la Plume sur le nouveau film de Martin Scorsese, "Silence"

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