« Non, ou la belle gloire de durer », ce pourrait être désormais le sous-titre de chaque nouveau film de Manoel de Oliveira, le patriarche fringant du cinéma mondial. Serulement voilà, le temps ne fait rien à l’affaire et si nous aimons ses films, ce n’est pas en raison de cette exceptionnelle longévité artistique. Avec « Singularités d’une jeune fille blonde » (quel titre superbe, non ?!), il nous livre un petit bijou en forme de conte cruel. Tout commence dans un train. On se croirait chez Bunuel et un voyageur raconte à une femme inconnue de lui son intrigant itinéraire sentimental et amoureux. Avant de commencer à écouter son récit, nous aurons sagement attendu que le contrôleur fasse son travail et à la fin du film, c’est ce même train qui servira de rideau d’adieu. Ainsi va le maliicieux Oliveira ! Entretemps, nous aurons assisté à un succulent spectacle d’à peine une heure au cours duquel une rencontre amoureuse aura lieu entre un jeune homme très naïf et une troublante bien aimée presque muette et presque toujours porteuse d’un élégant éventail. La rencontre se fait à travers deux fenêtres, de chaque côté d’une même rue. Lui travaille. Elle le regarde. D’entrée de jeu, ils sont ensemble et séparés. D’entrée de jeu, chacun joue sa partition : il agit, elle l’attend. Dans la Lisbonne moderne, dont Oliveira est décidément amoureux tant il le filme avec délicatesse, une histoire éternelle se trame. Un peu Roméo et Juliette du côté des amours contrariées par les adultes et beaucoup du côté des héros masculin et féminin des romans naturalistes français tendance Maupassant. Gravité et légèreté se mêlent ici étroitement dans un récit parfaitement maîtrisé. Ce qui est en jeu, c’est la valeur littéraire du cinéma. Non pas qu’il s’agisse d’un livre filmé (il y a adaptation, mais comme souvent au cinéma), mais parce que le cinéaste portugais ne fait jamais comme si le cinéma venait de nulle part. Comme s’il pouvait oublier et la littérature et la peinture et la photo. La mémoire selon Oliveira n’est jamais mortifère mais toujours en éveil, pleine d’uen vie qui est celle du cinéma proprement dit. Oliveira prend un malin plaisir à nous conter cette histoire dont le dernier plan (avant le train…) ne saurait être ici analysé tant il est sidérant de beauté et plus encore de cruauté. Il vous faudra le découvrir. On sait Oliveira fasciné par le théâtre (il fut un génial adaptateur de Claudel pour le cinéma) et ce plan ultime en est une parfaite illustration. Si je vous parle aujourd’hui de ce film-confidence, c’est parce qu’il sera sur les écrans mercredi. Et qu’il conviendra sans doute de ne pas trop tarder pour aller le voir. J’imagine que vous ne m’en voudrez pas trop de vous l’avoir recommandé.Ah ! ça ira !La phrase de la nuit ?« Ce double mystère parmiLes connaissances triomphantesMa femme sans fin que j’enfanteAu monde par qui je suis mis »Aragon, « Le Fou d’Elsa »

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