Second et dernier film de la journée : « Sleeping Beauty », premier opus écrit et réalisé d’une romancière australienne, Julia Leigh.

SLEEPING BEAUTY
SLEEPING BEAUTY © radio-france

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SLEEPING BEAUTY © radio-france
A la sortie de la projection, je jette un œil aux quelques lignes de résumé contenues dans le dossier du Festival : « Une jeune étudiante qui a besoin d’argent multiplie les petits boulots. Suite à une petite annonce, ele intègre un étrange réseau de beautés endormies. Elle s’endort. Elle se réveille. Comme si rien ne s’était passé. » C’est drôle un pitch, tout de même ! Difficile de faire plus lisse dans le cas présent. Plus romantique même. Alors qu’on pourrait ainsi le réécrire sans rien trahir : « Une jeune étudiante multiplie les petits boulots pour tenter de réunir la somme nécessaire à la cure de désintoxication de la dernière chance pour le seul homme qu’elle aime. Recrutée par téléphone, elle intègre un réseau composé de richissimes et très vieux messieurs. A plusieurs reprises, elle se laisse droguer volontairement par la tenancière du réseau qui l’offre ainsi à ses clients. » Déjà un peu plus glauque non ?! Tout est affaire de point de vue évidemment. Mais je me demande si cette ambiguité n’est pas à la base même de l’échec du film qui ne choisit pas vraiment entre une sorte de portait social tendance "Moi, Lucy D., étudiante, droguée et prostituée pour des vieux libidineux", d’une part et le récit d’un songe en forme cauchemar, un conte halluciné pour adultes. Ce qui cloche, c’est malgré tout comme une volonté sociale et féministe du propos : tous les hommes ou presque sont des machos qui participent au système d'asservissement du corps féminin et les seules femmes de pouvoir se comportent en mère maquerelles… Il me semble que le meilleur du film (malgré une esthétique érotico-chic helmutnewtonienne sans intérêt et sans vigueur) serait dans la volonté de revisiter un pan entier de la peinture flamande européenne de la Renaissance qui adorait faire se côtoyer le corps dénudé d’une jeune fille pure et celui d’un squelette en décomposition : de cette vive et de mort naissait forcément une réflexion sur la vanité, le tout dans une perversion extrême car la dénudée ne pouvait laisser indifférent le spectateur. De cette fulgurante rencontre entre la chair et les os, la peau et les lambeaux, on ne sort évidemment pas indemne au delà-même des siècles. Mais la version moderne qu’en donne (volontairement ?) Julia Leigh souffre paradoxalement d’une trop grande sagesse et d’une rationalité sage, à l’image de ce que finit par faire la jeune étudiante et que l’on se gardera de raconter ici. Mais ce facile clin d’œil à notre civilisation de l’image vient à nouveau casser le songe. Nos peintres flamands auraient peut-être représenté la scène anamorphosée dans une grosse boule de cristal négligemment posée dans un coin du tableau à côté de la vive ou du mort. Mais ce reflet aurait été une forme de création nouvelle et non de pirouette finale. Si « Sleeping Beauty » est un curieux film, c’est qu’il s’avère décidément trop formaté, y compris même dans sa volonté de choquer : « Il faut, écrivait Gide, être tout près de la folie quand on rêve, tout près de la raison quand on écrit. » Oui, mais à condition que la première ne disparaisse sous les envahissements prudents de la seconde, me semble-t-il.

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