On l'a déjà dit ici-même lors du dernier Festival de Cannes où le film de Bruno Dumont, "Hors Satan", était présenté dans la sélection "Un certain regard" : ce film, comme Dieu, vomit les tièdes. Mais au fait, où est-il Dieu chez Dumont ? Nulle part, si l'on en croit le cinéaste. Et pourtant partout dans son film. Tout est ensuite affaire de définition. Si Dieu, ce n'est rien d'autre que la recherche de la grâce coûte que coûte, alors Dieu est en dedans de cet hors Satan. Sur cette côte d'Opale filmée part Dumont comme un paysage intérireur, on croit entendre toujours au loin une mer presque absente. Comme si l'assourdissant océan ne pouvait se regarder ou s'entendre en face, tout comme la mort, tout comme le soleil. Le personnage principal, ange exterminateur qui apporte la rédemption aux corps tourmentés et la délivrance aux âmes esseulées, semble marcher sans cesse vers cette mer promise dont il habite les dunes. Ce SDF qui s'agenouille devant la nature est notre guide sur cette lande pleine de creux et de bosses. On se croirait dans un cerveau avec des circonvolutions sans fin. Un paysage comme un labyrinthe mental, c'est l'une des prouesses picturales du film. Ou comment donner le sentiment à la fois d'un enfermement et d'une pensée en mouvement. Dumont réussit ce prodige parce qu'il croit aux images (ce qui quand on fait du cinéma est la meilleure des religions possibles...), non qu'il leur fasse aveuglément confiance, mais tout simplement parce qu'en bon peintre il sait les organiser. Autant se passer de paroles, ou presque, et de musique, totalement. Reste la peinture par conséquent, celle trop évidente de Millet avec un "Angélus" païen des plus stimulants et surtout celle de Dumont, sans autre référence qu'à elle-même. On est devant son film comme devant un tableau (et non pas des tableaux, comme chez les cinéastes copistes...) dont les détails successifs composent un ensemble qui fait sens et sensations. Dumont trace ainsi son sillon, de film en film, provoquant ce que l'art sait faire de mieux : l'émotion au détour d'un plan, d'un visage, d'un regard, d'une route. Chez Dumont l'(in)humanité constitue un bloc où se mêlent les hommes, les animaux et les paysages. Du coup, il y a chez lui comme un néo-naturalisme à la Zola : son Lantier est peut-être l'homme nouveau, à l'aube d'un Germinal qui naitrait à nouveau dans ces terres du Nord... Belle piste en vérité que cette référence à un géant de la littérature classique et populaire. Il va de soi que, comme celui de Zola, le propos de Dumont n'est pas élitiste ou alors "élitaire pour tous"...Le "système" et singulièrement le système de distribution des films le cantonne à une marginalité qui, pour être celle de son héros, ne devrait pas être appliquée au film lui-même. Ce qui est ici montré des rapports humains peut toucher bien au-delà d'un public trop strictement cinéphile. Dumont, c'est tout ou rien, mais depuis quand cette radicalité serait-elle réservée à l'élite ? Et puis d'ailleurs, cette dernière ne l'est guère en générale "radicale" ! On se prend à rêver d'un "Hors Satan" qui serait vu, débattu, entendu, contesté, admiré, haï par des spectateurs en nombre suffisant pour dépasser le stade de la confidentialité. Quel paradoxe quand même que ce film qui parle de l'universel soit cantonné à cinquante salles de cinéma sur l'ensemble du territoire ! Mais, après tout, il appartient à chacun de faire turbuler le système en allant voir dès aujourd'hui "Hors Satan". Sans attendre qu'il soit trop tard...

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