Farce et humour… Mauvais mélange pour un sujet aussi grave. Les critiques du "Masque et la Plume" sont unanimes sur le dernier film de Spike Lee, "BlacKkKlansman : J’ai infiltré le Ku Klux Klan". Découvrez en détails pourquoi ils n'ont pas apprécié ce film, qui a pourtant remporté le Grand Prix au festival de Cannes !

Adam River et John David Washington dans "BlacKkKlansman : J'ai infiltré le Ku Klux Klan" de Spike Lee (sorti dans les salles de cinéma le 22 août 2018)
Adam River et John David Washington dans "BlacKkKlansman : J'ai infiltré le Ku Klux Klan" de Spike Lee (sorti dans les salles de cinéma le 22 août 2018) © Universal Pictures

Le film de Spike Lee résumé par Jérôme Garcin

John David Washington (le fils de Denzel) et Adam Driver incarnent respectivement deux flics, l’un afro-américain, l’autre juif, qui, en 1978 (puisque l’histoire est vraie) ont infiltré, à Colorado Springs, la branche du Ku Klux Klan. 

Ron Stallworth (David Washington), qui opérait au téléphone, a tellement bien réussi son coup qu’il est devenu le président local de ce mouvement raciste, suprémaciste et ultra-violent. Et quand il devait apparaître en chair et en os, il envoyait son copain Flip Zimmerman (Adam Driver).

On peut dire la vérité : cela faisait très longtemps que l'on n'avait pas vu un film regardable de Spike Lee. Là, il s'en tire plutôt correctement. Il manie à la fois le pamphlet et l’humour ; la colère et le rire. Et il pointe sa caméra un peu lourdement in fine vers l’Amérique de Trump avec les événements de Charlottesville.

On voit même apparaître Harry Belafonte, 91 ans et, ce qui est quand même au second degré assez drôle, l'imitateur n°1 de Trump : Alec Baldwin.

Raté : pour Jean-Marc Lalanne, Spike Lee mélange la farce et la caricature et cela done un film très bas

JML : Je trouve le film très faible. Effectivement, ça faisait un petit moment qu'on n'avait pas vu de film de Spike Lee très réussi : le dernier c'est Inside Man (2006) qui est un film de commande extrêmement virtuose.

BlacKkKlansman, je ne le trouve vraiment pas bien du tout, j'ai l'impression que ce qui explique le Grand Prix à Cannes, c'est vraiment une adhésion idéologique au film, avec lequel on peut être tout à fait d'accord, mais tous les procédés du films sont très lourdingues.

Je trouve que le choix de la farce et de la caricature est très malencontreux et que le film est aussi bas que la manière dont il caricature ses personnages. Ce n'est pas forcément un bon calcul de vouloir ridiculiser, sans rien leur laisser, les personnages qu'on vise. Le film se vautre dans une sorte d'extrême lourdeur et, en guignolisant les personnages qu'il veut attaquer, le film les rend presque inoffensifs.

Comme satire politique, comme pamphlet politique, le film est assez inopérant parce que beaucoup trop grossier dans ses procédés. En plus, je le trouve assez peu efficace comme comédie : les ressorts comiques sont tellement énormes que ça ne me fait absolument pas rire. J'étais vraiment navré...

Raté aussi pour Xavier Leherpeur : le film ne rend pas bien compte de la puissance dangereuse du Ku Klux Klan

XL :  En terme de cinéma, cette caricature est inopérante et du coup ce n'est pas intéressant, car le Ku Klux Klan est beaucoup plus menaçant que cette espèce de pantin qu'on voit venir de partout.

Et quand j'ai lu le livre (car le film est tiré des mémoires de l'inspecteur Ron Stallworth : Le Noir qui infiltra le Ku Klux Klan), j'ai vu qu'en fait, le film est contenu dans les 20 premières pages où Ron Stallworth raconte effectivement comment il est arrivé avec sa coupe afro de deux mètres d'envergure et comment on lui a posé une minuscule casquette sur la tête et qu'il avait l'air ridicule. 

La première partie, on dirait un peu Les Drôles de dames version black. Il arrive, il a plein d'ambitions et on lui confie des dossiers à ranger et à dépoussiérer. Mais en même temps le livre raconte comment dans les années 1970, le Ku Klux Klan a essayé de revenir au premier plan, idéologiquement, avec une espèce de façade de respectabilité, comment ils ont réussi à infiltrer beaucoup de mouvements... Les mecs ne sont pas des imbéciles, ce sont vraiment des mecs dangereux, ce sont des gens qui possèdent des moyens à la fois techniques, intellectuels... 

Dans le film, ce sont des imbéciles, c'est quand même de grossiers personnages, on les voit venir à huit kilomètres... Tout ça sert des scènes de comédie qui sont un peu pataudes.

La plus réussie est la première : c'est Alec Baldwin qui s'essaye à un discours idéologique mais même là c'est trop long, il y a des plans de coupe qu'il aurait vraiment fallu opérer sur le fil. [Ça n'est compréhensible que si on sait ce que fait comme imitation Baldwin, qui imite, depuis l'élection, Donald Trump, au Saturday Night Live, et il est absolument brillantissime dans l'exercice.] Là, il s'essaye à un discours raciste mais déjà respectable : le cœur du film est là, on sent qu'il corrige des mots, il essaye d'avoir des mots un peu moins forts, un peu moins violents, parce qu'effectivement à cette époque là, le Ku Klux Klan a essayé de revenir. D'ailleurs, Papa Trump y était à cette grande époque, donc il faut un petit peu le rappeler.

Et la fin du film qui raccorde avec les événements de Charlottesville, je trouve ça d'un opportunisme douteux. Cela donne un peu l'impression d'être un pilote de série télé pour Netflix.

Pour Nicolas Schaller, Spike Lee aurait mieux fait de faire une série télé plus développée

NS : Je serais un petit peu plus indulgent parce que quand même j'aime bien l'idée de traiter du sujet sur un mode de farces, avec un côté assez décontracté... Il y a un côté Starsky et Hutch, un côté _buddy movie_, dans ce groupe de personnage, qui est assumé.

Le vrai problème, c'est la dialectique du film : comment Hollywood représente, et a pu représenter, la communauté du Ku Klux Klan, depuis qu'Hollywood existe ?

Donc Spike Lee s'en prend à Autant en emporte le vent (1950), à Naissance d'une nation... Et en même temps lui même utilise les armes qu'il condamne : il faut savoir que dans le livre, l'acolyte de Stallworth n'est pas juif. Spike Lee en fait un juif, et il y a quand même plein d'arrangements comme ça avec la réalité qu'on pourrait lui reprocher.

Je suis d'accord avec vous quand vous dîtes qu'il caricature tellement les racistes, qu'à un moment l'accusation politique devient un peu stérile.

Le problème c'est le Grand Prix à Cannes, qui donne toute une importance au film... Il aurait mieux fait d'en faire une série télé, un peu plus développée, un peu plus construite, 

Pour Danièle Heymann ce film est "la pure caricature de tout" !

DH : Je pense que le film doit son Grand Prix au soulagement qu'on éprouve : enfin Spike Lee fait un film ! Un film qui, quand même, reste relativement estimable.

L'histoire est tellement forte, l'histoire vraie est tellement énorme, qu'elle ne pouvait être traitée que comme elle s'est déroulée. Et pas en effet, en essayant d'en rigoler.

Il n'y a jamais de nuance, jamais. Évidemment le flic black a une petite amie, qui est au Black Power. Évidemment il faut avoir des plans du Black Power mais très doux... C'est vrai que le Black Power a toujours été d'une douceur infinie...

Donc effectivement, Spike Lee tombe volontairement dans tous les panneaux, pour nous dire ce qu'il a envie de nous dire, et qui est : la pure caricature de tout. Du Black Power en douceur, des racistes en caricatures : ils sont tellement drôles à l'écran... Alors que non, ils ne sont pas drôles, ils ne sont jamais drôles...

On est soulagé qu'il ait fait un film qui se tient, car on ne peut pas dire non plus que c'est un mauvais film. C'est un film qui raconte une histoire tellement énorme qu'on est intéressé, on ne s’ennuie pas.

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