Deneuve a accepté gratuitement le projet fou d'un jeune producteur français, Tony Arnoux : celui de se laisser filmer par deux cinéastes libanais trentenaires, au Liban. Dans "Je veux voir", de Joana Hajdithomas et Khalil Joreige, l'actrice incarne Catherine Deneuve qui débarque à Beyrouth pour une soirée de charité. Mais le matin, elle veut voir. Voir ce pays dévasté, malade chronique de la guerre. Un pays à l'image de Sisyphe qui tente concrètement de reconstruire les immeubles démolis et que les bombes ravagent à nouveau. Alors, le couple de cinéastes qui jouent dans leur film (le film dans le film) confie à l'acteur libanais Rabih Mroué le soin de conduire l'actrice de Beyrouth au Sud Liban. Ils roulent, roulent, dans un Liban en ruines. Ils se découvrent, en même temps que la comédienne découvre ce pays. Un road moovie que les cinéastes ont tourné en 6 jours, n'obtenant pas toujours l'autorisation de tourner et en filmant parfois de façon brute, documentaire. Peu de mots sont prononcés, c'est affaire de regard. "Je veux voir", disait la star. Mais que voir d'un pays démoli? Des gravats, une tragédie. Même l'acteur né à Beyrouth ne reconnaît pas, une fois au Sud Liban, la maison de sa grand-mère. Et si la tragédie de ce pays était de ne plus parvenir à voir? Même pas l'espoir d'un avenir serein. Deneuve, excellente, prête ses yeux au spectateur. Son voyage pourrait s'avérer exotique (allons voir les pauvres libanais!) mais non, c'est une aventure humaine qui s'engage. La Deneuve qui joue Deneuve prend des risques et souvent, l'angoisse saisit le spectateur, car des menaces pèsent en permanence sur le couple en voiture : ne risquent-ils pas de rouler sur des mines anti personnels? Les avions israéliens qui volent si bas vont-ils envoyer un missile? Les hommes qui la reconnaissent ne vont-ils pas s'approcher trop près? Deneuve qui tremble (et qui se rassure en attachant sa ceinture!) traduit l'incertitude qui plâne au Liban, la peur quotidienne des libanais. Les images du pays sont bouleversantes, un pays façon puzzle, déconstruit, pillé dont on devine la beauté qui subsiste, ici et là : des cèdres dans des champs, des routes somptueuses menant au Sud Liban. On applaudit la démarche des cinéastes : poser la question du cinéma dans la marche du monde. Que peut-il? Rien, sinon témoigner en faisant d'un document (le Liban miné par la guerre) une fiction (que se passe-t-il entre une star européenne et un acteur libanais qui se souvient par coeur de son monologue dans "Belle de Jour", de Bunuel?) Le soir même, Deneuve est reçue à une réception, à Beyrouth. Malgré son statut de star, jamais nous n'avons été si proche d'elle, si complice : comment ne pas deviner ce qu'elle perçoit profondément, elle, l'icône? Ce qu'elle a vu et vécu (ou pas vu mais vécu) l'a peut-être modifiée. Peut-être Deneuve, l'être humain, pas seulement la vedette, n'a-t-elle jamais vécu aussi fort, une réalité ."Je veux voir", de Jonas Hadjithomas et Khalil Joreige.

Deneuve
Deneuve © Radio France
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