Un film de Atiq Rahimiavec Golshifteh Farahani, Hamid Djavdan, Hassina Burgan, Massi Mrowat

Au pied des montagnes de Kaboul, un héros de guerre gît dans le coma; sa jeune femme à son chevet prie pour le ramener à la vie. La guerre fratricide déchire la ville; les combattants sont à leur porte.La femme doit fuir avec ses deux enfants, abandonner son mari et se réfugier à l'autre bout de la ville, dans une maison close tenue par sa tante.De retour auprès de son époux, elle est forcée à l'amour par un jeune combattant. Contre toute attente, elle se révèle, prend conscience de son corps, libère sa parole pour confier à son mari ses souvenirs, ses désirs les plus intimes... Jusqu'à ses secrets inavouables. L'homme gisant devient alors, malgré lui, sa "syngué sabour", sa pierre de patience - cette pierre magique que l'on pose devant soi pour lui souffler tous ses secrets, ses malheurs, ses souffrances... Jusqu'à ce qu'elle éclate !

Syngué Sabour - Pierre de patience est l'adaptation du livre du même nom écrit par Atiq Rahimi en 2008 et lauréat du Prix Goncourt la même année. L'auteur adapte donc lui-même son ouvrage. A noter que le cinéaste en est à sa deuxième adaptation d'un de ses livres, puisqu'il avait déjà tourné Terre et cendres en 2003, adaptation de son roman sorti en 2000.

L'adaptation du roman “Je trouve ton roman formidable, ça peut faire un beau film !”. C'est suite à ce coup de fil de Jean-Claude Carrière que l'idée s'est imposé à Atiq Rahimi. Les deux hommes ont dès lors travaillé ensemble sur l'écriture du scénario :"j’ai dit à Jean-Claude dès le début “Je veux filmer la parole ! ” Jean-Claude m’a tout de suite répondu par cette phrase magnifique d’Ingmar Bergman : “Une histoire racontée n’est pas celle qui est entendue.” Le champ des possibles est donc énorme."la parole est un vecteur d’émancipation "Syngué Sabour est l’histoire d’une femme qui se révèle à travers la parole. Je suis issu d’une culture dans laquelle l’oralité est fondamentale dans un pays où 95% de la population est analphabète. À l’oral, c’est le rythme qui prime, d’où l’importance de la poésie et des contes. D’un autre côté, cette parole est assez limitée par rapport à l’écriture; en tant que phénomène social elle implique une certaine autocensure. Dire ou ne pas dire, telle est la question!"

Golshifteh Farahani
Golshifteh Farahani © Radio France / Benoit Peverelli

Un rapport particulier aux images "Je suis né dans un milieu littéraire, où la poésie domine toute sorte de création. Adolescent, je voulais m’en éloigner, car le “ je ” dans la poésie est anonyme. Dans notre culture, le sujet, donc l’individu n’existe pas. Nous nous définissons par rapport à une famille, une tribu, un pays, une société, une religion. On ne parle jamais en son nom. Dans un film comme dans un roman, au contraire, tout est très personnifié. La fiction, c’est l’aventure d’un individu dans une situation donnée. Faire du cinéma et aller voir des films restent un formidable moyen d’ouverture sur le monde. Mon travail a toujours été visuel. Je me souviens très bien la première fois de ma vie où j’ai vu l’une de mes créations publiées, c’était une de mes peintures sur la couverture d’un magazine pour la jeunesse. C’était en 1973, j’avais 11 ans, j’habitais encore en Afghanistan. Je m’en souviens parfaitement, car 1973 est une date importante pour moi puisque c’est l’année où mon père a été arrêté suite au coup d’état ayant renversé renverséla monarchie. J’étais traumatisé par cette affaire et une amie de ma mère m’a conseillé de faire de la peinture pour exorciser mes angoisses. Un peu plus tard, j’ai fréquenté l’alliance française à Kaboul où je voyais des films français. Un de mes oncles, fou de westerns, m’emmenait au cinéma. À l’époque, il y avait une dizaine de cinémas à Kaboul. Aller au cinéma était un rituel. Nous y allions tous les jeudis, on mettait un costume. Il y avait le tapis rouge à l’entrée de la salle. C’était sacré !La question de la sexualité féminine est déterminante dans le film Dans tous les pays qui pratiquent la frustration sexuelle, il y a énormément de maisons closes. Si j’ai choisi de faire de la tante une prostituée, c’est que d’une part, j’aime ces femmes, leur courage, leur façon de dominer les hommes avec leur corps. Face à elles, les hommes deviennent des enfants. C’est une sorte de vengeance. C’est à son contact que mon héroïne prend conscience de sa liberté et se révèle. Sa tante devient sa maîtresse spirituelle. Le monde de la prostitution est souvent un monde exclusivement féminin. Bien sûr le côté sordide de la prostitution existe aussi, mais je voulais m’en servir ici comme le symbole d’une rébellion féminine possible. Attention ! La prostitution n’est pas la solution dans mon film, mais une possibilité métaphorique. C’est aussi parfois la seule ressource pour des femmes afghanes rejetées par leur famille, ou leur mari.

Le choix de Golshifteh Farahani - Récit croisé

Golshifteh Farahani
Golshifteh Farahani © Radio France / Benoit Peverelli

Atiq Rahimi :"Un producteur m’avait proposé de faire le film en langue anglaise avec Penelope Cruz. Jean-Claude Carrière et moi étions bien décidés à le tourner dans la langue afghane, en persan. Alors quelle actrice afghane ? D’autant que mon héroïne est tout le temps présente dans le cadre. Il fallait quelqu’un de fort, capable de captiver le spectateur. J’ai auditionné des actrices afghanes et iraniennes."Golshifteh Farahani :"Dès que j’ai su qu’Atiq faisait une adaptation cinématographique de son livre Syngué sabour – Pierre de Patience, je me suis plongée dedans. Jean-Claude Carrière - que je connais depuis près de huit ans maintenant - a organisé une rencontre. Il était persuadé que j’étais la comédienne idéale pour le rôle. Atiq moins. C’est en voyant À propos d'Elly que ses doutes se sont peu à peu envolés."Atiq Rahimi :"Elle est venue me voir : “ Atiq, si tu ne me prends pas pour le film, je prends le livre et je vais le jouer dans les rues de Paris ! ” Je ne pouvais passer à côté d’une telle volonté."Golshifteh Farahani :"Il arrive parfois qu’un rôle vous envahisse entièrement au point d’être persuadée que vous seule êtes capable de l’incarner."Atiq Rahimi :"Sa beauté m’a fait un peu peur au début. J’avais peur qu’elle emporte tout. Nous avons fait des essais et j’ai tout de suite vu que c’était elle et pas une autre. Je l’ai filmée sans maquillage et j’ai vu comment elle absorbait la lumière puis la diffusait. Il ne fallait surtout pas que cette beauté reste céleste mais au contraire ait une dimension charnelle."Golshifteh Farahani :"Un rôle tel que celui-là est rare dans une carrière. C’est un monologue, un voyage intérieur. C’était extrême ! Sur une heure et demie, cette femme part de zéro, se libère peu à peu et change complètement de trajectoire. Tout va crescendo. Je n’avais jamais joué une telle transformation auparavant."Atiq Rahimi :"Golshifteh est militante. Elle sait de quoi elle parle, comprend les femmes comme les hommes. Elle est née en Iran juste après la révolution. Elle sait ce que c’est de vivre dans une société phallocrate. Ce passé n’était pas une condition sine qua non pour jouer le rôle mais un atout. Elle a ce que j’appelle “ l’expérience des sentiments ”.

Syngué Sabour
Syngué Sabour © radio-france / Benoit Peverelli

Le coin du cinéphile

  • Atiq Rahimi s'est entouré de deux techniciens chevronnés pour son film. Tout d'abord, Thierry Arbogast, directeur de la photographie renommé à qui l'on doit notamment la lumière de presque tous les films de Luc Besson dont Nikita , Léon et Le Cinquième élément . Ensuite, le chef-monteur Hervé De Luze s'est occupé du montage de Syngué Sabour - Pierre de patience . Ce dernier a déjà été récompensé de trois César pour le montage de On connaît la chanson en 1998, Ne le dis à personne en 2007 et The Ghost Writer en 2011.- Atiq Rahimi a avoué deux influences majeures pour Syngué Sabour - Pierre de patience : Allemagne année zéro de Roberto Rossellini et Cris et chuchotements d'Ingmar Bergman : "Les intérieurs avec cette famille entassée dans une petite pièce : le père enfermé, le frère traqué et surtout l’enfant qui erre au milieu de tout ça comme mon héroïne. Tous les plans des rues de Kaboul en ruines sont directement inspirés de Rossellini", déclare le cinéaste, en terminant : "Cris et chuchotements d’Ingmar Bergman raconte peu ou prou la même situation." - Bien que la majeure partie du film se déroule en intérieurs, en espace restreint, Atiq Rahimi a tenu à avoir une caméra sans cesse en mouvement : "À quelques exceptions près, la caméra était toujours en mouvement, Atiq voulait donner une impression permanente de flottement. Nous avons fixé la caméra à un bras spécial afin de créer cette sensation de mobilité tout en restant à la hauteur des personnages", explique le chef-opérateur Thierry Arbogast.
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