Après "Memento", la trilogie des "Batman", "Inception", "Interstellar" et "Dunkerque", Christopher Nolan plonge une nouvelle fois son spectateur dans un labyrinthe temporel dantesque où l'espionnage à la James Bond vient composer avec l'inversion du temps. Un film qui n'a pas enthousiasmé les critiques du Masque…

L'acteur John David Washington dans le film "Tenet" (2020)
L'acteur John David Washington dans le film "Tenet" (2020) © Warner Bros / Melinda Sue Gordon

Le film présenté par Jérôme Garcin 

Le blockbuster de Christopher Nolan (Batman Begins, Interstellar, Dunkerque) long de 2h30, avec John David Washington, Robert Pattinson, Elizabeth Debicki, Kenneth Branagh, Michael Caine et Clémence Poesy.

Un thriller explosif que je me garderai bien de résumer tellement l'intrigue est, en tout cas pour moi, complexe. Sachez, pour l'essentiel, qu'un espion américain appelé le protagoniste (Washington), dont l'acolyte est Robert Pattinson, doit empêcher une troisième guerre mondiale fomentée par un milliardaire et marchand d'armes russes que j'ai trouvé formidablement joué par Kenneth Branagh, qui a vraiment tout sauf du russe, et se familiariser avec l'inversion du temps où le futur est le passé, et le passé est le futur. C'est le fondement du film puisque les voitures roulent en marche arrière et les balles des armes reviennent dans le canon après avoir frappé leur cible. 

Pour moi, c'est un peu une version Heideggerienne de Mission impossible. D'autant que Clémence Poésy nous dit : "n'essayez pas de comprendre". Ce que j'ai compris, c'est que ça a coûté 250 millions de dollars et que c'est en passe de sauver un peu l'été puisque, en une semaine, il a fait 800 000 entrées en France, ce qui est un chiffre pour la période assez formidable.  

S'il a trouvé le film fascinant, Jean-Marc Lalanne reste mitigé et a dû le voir une seconde fois pour mieux l'apprécier 

J-M L : "C'est quand même assez différent du Testament d'Orphée (1960). Ça fait longtemps qu'il y a, selon moi, une influence de Jean Cocteau dans le cinéma de Christopher Nolan. Déjà, dans Inception, il y avait vraiment une référence à son film : Léonardo DiCaprio allait chercher le personnage joué par Marion Cotillard au fond des enfers et, en se retournant vers elle, elle disparaissait pour toujours. Et là, effectivement, il y a ce dispositif du défilement à l'envers des images qui a donné lieu à une séquence absolument magnifique du Testament d'Orphée de Jean Cocteau. 

Et, en même temps, même s'il travaille sur une métaphysique commune, la méthode de Nolan est quand même le contraire de celle de Cocteau, puisque Cocteau cherchait un fantastique extrêmement bricolé avec des tours de passe-passe de prestidigitateur. 

Nolan, lui, est plus un ingénieur qu'un magicien. Le film est un objet fascinant qui a cheminé en moi de façon vraiment longue et complexe

Dans un premier temps, le film m'a totalement rejeté. Je n'ai pas du tout réussi à comprendre. Et quand on ne comprend pas chez Nolan, on s'ennuie. Ce n'est pas du tout la bonne consigne pour le cinéma de Nolan. Il n'y a pas d'autres plaisirs dans le cinéma de Nolan que cet effort pour essayer de comprendre. Parce que ce n'est pas du tout un cinéaste sensoriel. Ce n'est pas du David Lynch. Il n'y a pas d'inconscient. Il n'y a pas tellement de poésie. Il y a juste une sorte de puzzle compliqué où le seul plaisir est d'essayer d'assembler les morceaux. 

Je pense que si le film a programmé aussi son immense succès, c'est parce qu'il est aussi fait pour être revu. En le revoyant une seconde fois, j'ai pris plus de plaisir, j'arrivais un peu mieux à agencer tous ces blocs narratifs très compliqués. 

Et dans, un troisième temps, malgré tout, je n'ai pas pu m'empêcher de trouver ça un peu vain parce que, même quand on apprend comment ça marche, le film ouvre ni sur une vision du futur, ni sur une vision géopolitique extrêmement passionnante

C'est une sorte de machine ludique, extrêmement compliquée qui peut faire éprouver un certain plaisir à la manipuler. Mais ça reste le film le plus vivant qu'ait fait Nolan, qui est un cinéaste qui me passionne". 

Sophie Avon estime que la succession des complications narratives rend le film inaccessible et dénué de plaisir 

SA : "J'ai retrouvé le péché originel de Nolan : le jus de crâne…

Je ne suis pas d'accord sur la grande complexité du film. Il n'est pas si compliqué que cela à comprendre. Une fois qu'on a admis le principe de l'inversion que le titre - qui est un palindrome - programme lui-même, on inverse tout. Une fois qu'on a saisi ça, il me semble que ce n'est pas si compliqué que cela à comprendre. 

Mais il n'a de cesse de rajouter des couches d'opacité. Ce faisant, il rend le film inaccessible.

Il l'empêche de trouver son rythme, d'accueillir son ampleur narrative. Alors qu'il se réclame pas mal des films d'espionnage, tout le plaisir, toute la désinvolture, toute la légèreté qu'il y a dans les films d'espionnage qu'il essaie de singer, il en retire tout le plaisir. 

Les effets sont tous réussis mais il a un personnage d'espion qui se tire de toutes les situations. Il ne cesse de nous confisquer le plaisir de la narration. C'est un film punitif. Il n'y a jamais de plaisir. Finalement, c'est ni plus ni moins Terminator

Pourquoi il nous rajoute des couches de complications plus que de complexités ? C'est ce qui rendait déjà le film Inception désagréable. Mémento lui, était un film magnifique parce qu'on comprenait simplement avec l'inversion de la chronologie. Ça suffisait, c'était magnifique".

Pour Michel Ciment, c'est un film vain et raté 

MC : "Je pense que Nolan n'a pas l'étoffe de ce qu'il voudrait être. Les vêtements sont trop grands pour lui d'une certaine manière. 

Le film est vain, c'est un sujet passionnant mais qui n'aboutit à rien.

Je préfère un très bon James Bond, que ce que James Bond un brin poseur. Je ne comprends pas tellement le mythe Nolan. Il est considéré par beaucoup de gens comme le grand cinéaste d'aujourd'hui. 

Ce film n'est pas du tout un grand film, c'est un film raté.

Il a montré plus de talent ailleurs".

Nicolas Schaller trouve dommage que Nolan en vienne à s'auto-caricaturer lui-même

NS : "Dunkerque c'était son meilleur film parce qu'il avait trouvé dans la simplicité une forme de profondeur. Tandis que là, il passe totalement à côté… Il a toujours cherché à s'amuser avec des concepts scientifiques. Il essaie de traduire en forme cinématographique avec le montage alterné, les flash-back et tout ce qui va avec, ce qui est certes passionnant. 

Il se veut être un James Bond, mais il se veut plus intelligent qu'un James Bond et je trouve que jusqu'ici Nolan avait plutôt fait du mal aux blockbusters parce que son influence avait amené une emphase et un esprit de sérieux dans les blockbusters des autres qui étaient vraiment problématiques. 

Désormais, c'est lui même qui s'auto-caricature et qui finit par tomber dans ses propres défauts. C'est dommage.

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Le film

► Au cinéma depuis le 26 août 

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8 min

"Tenet" de Christopher Nolan

Par Jérôme Garcin

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