Lors du dernier festival de Cannes, ce fut sinon comme une apparition, du moins comme une révélation, celle selon laquelle Mathieu Amalric ne fait pas du cinéma en dilettante, entre deux films d’acteur, juste histoire de calmer son ego. Son « Tournée » nous est apparu d’emblée comme une œuvre à part entière, parfaitement maîtrisée avec ses allures de « cheval fou dans un grand magasin ». L’acteur-cinéaste y rue en effet dans les brancards d’un cinématographe qui aurait oublié son rôle premier : donner à voir et émouvoir. Ici, le contrat est rempli.Avec son personnage central en forme de Lucien Leuwen de music hall, Amalric se crucifie allégrement et s’autocrucifie même. Exercice périlleux (matériellement impossible, j’en conviens…) et qu’il réussit à merveille. Dans une sorte de jubilation permanente, il se fait injurier, détester, molester, gifler. C’est une tournée générale de revanche et de haine pour le retour au pays d’un pays imprésario ripoux que plus personne n’attendait. Avec le producteur Paulo Branco comme modèle au second degré, Amalric joue et déjoue les figures habituelles d’un métier honni à force d’être sublimé. Là où Mia Hansen-Love jouait avec brio du clair-obscur admiratif (« Le Père de mes enfants » », Amalric avec « Tournée » ne fait pas dans la dentelle. L’une raconte, l’autre pulvérise. L’une constate et accompagne, l’autre dissèque et ironise. Les deux faces d’une même médaille, celle d’un cinéma français d’auteur enfin redevenu lui-même qui tente et ose le vrai-faux nombrilisme du milieu pour laisser parler l’universel. On aura eu de la chance cette année : deux vrais talents qui émergent et chantent non pas pas la même chanson heureusement mais vocalisent dans le même chant, le même arbre aurait dit Truffaut. La comparaison des deux films s’avérerait passionnante à mener. Elle serait même nécessaire pour montrer les nouvelles tendances d’un cinéma qui fait la nique à tout y compris aux biopics à la mode avec ces portraits d’artistes financiers funambules plus vrais que nature mais moins faux que Mesrine et Piaf réunis. On se prend à rêver que ce cinéma-là ne soit en rien entravé par les lourdeurs économiques qu’il ne cesse d’évoquer ! Paradoxe absolu. Amalric et Hansen-Love font des films sublimes et beaux qui ne disent rien d’autre fondamentalement et essentiellement que la difficulté à les faire ! Leurs héros-producteurs n’en finissent pas de s’écraser contre les murs de l’argent et de la médiocrité réunis. Ils sont si peu égocentrés comme le voudrait la caricature que l’on fait habituellement du cinéma hexagonal que l’un se meurt à produire un film étranger tandis que l’autre s’échine à vouloir prouver que l’Empire peut produire autre chose de plus neuf et de plus vibrant et joyeux que Madonna. Ils ouvrent les portes et les fenêtres, veulent du grand large et reçoivent des vagues déferlantes sur la tête histoire de bien leur faire comprendre qu’ils ne sont rien. Et pourtant ils tournent. Jusqu’au bout.Il y a chez Amalric et du Cassavetes et du Rozier. Autrement dit, la synthèse miraculeuse de la grâce et de la liberté. Avec aussi leur énergie nonchalante et leur désespoir caracolant. L’art des contraires, c’est l’art tout court. « Tournée » est bien une œuvre d’art alors.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.